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Samedi 5 mai 2001    



La délinquance n'est pas un problème technique


Mais la prise en charge des mineurs délinquants demande engagement et technicité

Par Martial CHENUT
directeur du CER AGOP Parenthèses
31800 Saint-Gaudens

Je voudrais tenter de témoigner, depuis ma pratique de directeur de CER, de l'intérêt et de la difficulté qu'il y a à tenir une position éducative cohérente avec ces jeunes inscrits dans la répétition du passage à l'acte délinquant. Ce travail réclame une grande technicité mais il est important de lever d'emblée une incontournable ambiguïté : la complexité de prise en charge de ces jeunes ne doit jamais nous faire oublier l'étiologie de ce qu'on pourrait définir comme une « pathologie sociale incarnée ».

La délinquance juvénile n'est pas un problème technique. Pour s'en convaincre, il suffit de reprendre le fil des remous politico-médiatiques autour de la gestion de ce problème depuis deux ou trois ans. Entre préoccupations sécuritaires, affirmations des valeurs républicaines de l'Etat de Droit et bonnes intentions éducatives, la délinquance (de plus en plus juvénile) apparaît comme le symptôme en expansion de la difficulté, pour toute une frange de la jeunesse, à trouver une place et un rôle dans la société.

Et pourtant on n'a jamais autant parlé de l'intérêt de l'Enfant , de ses Droits, etc. C'est sans doute le signe d'un divorce profond entre les discours institutionnels autosatisfaits et les réalités de terrain. Discours de « gavés », discours de « bouffons » disent les jeunes des quartiers. Et cela laisse ouverte la question « ethno-socio-psycho » de la délinquance juvénile comme dernier recours du sujet en panne, comme dernier miroir aux alouettes d'une liberté impossible à concevoir sur le lieu même de l'aliénation, comme le dernier leurre d'une revanche individuelle, héroïque, sacrificielle, tragique, à l'humiliation personnelle, familiale, sociale, à la relégation culturelle et ethnique, à l'absence totale de perspectives.

L'agir délinquant ne peut-il dès lors s'interpréter aussi comme un irrépressible signe de vie, de résistance à une mort sociale programmée ou vécue comme telle ?

« Renforçons »

Sur les traces des expériences des UEER (Unités Educatives à Encadrement Renforcé) les CER (Centres Educatifs Renforcés) s'inscrivent dans le cadre des préconisations du rapport Lazerque / Bauduy sur la délinquance juvénile et dans un contexte où le politique est sommé de faire quelque chose, notamment après les incidents de 1998 dans les banlieues. Suite à 2 Conseils de Sécurité intérieur (8 juin 98 et 27 janvier 1999) assez concordants sur le fond, il semble bien, malgré l'arbitrage du Premier Ministre en faveur d'une position plus « éducative » défendue par Elizabeth GUIGOU, que l'accent a tout de même été mis sur le « renfort » tous azimuts. Ce renfort se décline dans le cadre des trois priorités retenues :

  • Sécurisations des quartiers sensibles
  • Réponses à la délinquance
  • Préservation de l'école

Injonction à « répondre »

Les CER sont donc issus d'une commande politique dans le cadre du panel des « Réponses à la délinquance ». Avec les CPI (Centres de Placement Immédiat), ils sont censés prendre en charge des jeunes à la dérive, inscrits dans le passage à l'acte délinquant répétitif, pour lesquels un éloignement immédiat ou temporaire apparaît nécessaire.

Concernant les CER il s'agit plus spécifiquement d'un séjour dit « de rupture » de quelques mois d'un petit groupe de mineurs délinquants qui va vivre au quotidien et 24h/24 avec des adultes en nombre équivalent voire légèrement supérieur, afin de permettre un encadrement constant. Ce « vivre avec » est sensé fonctionner comme un déclencheur pour permettre de marquer une pause dans l'agir délinquant, de prendre conscience de l'impérieuse nécessité d'un repositionnement, d'amorcer le ré-apprentissage de rythmes de vie plus harmonieux, de restaurer une communication positive avec les adultes, de favoriser l'accès à la loi et à la citoyenneté à travers la confrontation à la règle collective et de dessiner l'ébauche d'un projet personnel crédible après avoir aidé ces jeunes à prendre conscience de leurs potentialités. Le cahier des charges précise que les CER ne se situent pas dans une problématique de « contention » et met l'accent sur le rôle des psychologues dans ces dispositifs.

Polémiques

C'est la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) qui a été chargée de la mise en oeuvre des CER, du contrôle pédagogique et financier. La majorité des CER ont été portés par des initiatives du secteur habilité et le nombre de CER en activité est actuellement voisin de la quarantaine. La naissance et le développement de ces dispositifs se sont faits dans une relative hostilité de la part des personnels de la PJJ, s'exprimant par la voix de leur syndicat majoritaire, le SNPES PJJ FSU, qui dénonçait la disproportion entre les moyens alloués à « des mesures vitrine » et ceux alloués pour les missions traditionnelles de la PJJ. Par ailleurs la notion de « travail novateur » au sujet des CER est également contestée au motif qu'il s'agirait d'un remake actualisé de recettes éducatives éculées et abandonnées justement par la PJJ depuis longtemps. De plus l'action éducative menée par les CER est décrite comme instrumentalisée par les procédures pénales et non pas pensée à partir de l'intérêt de l'enfant ; (il s'agit là d'un argument particulièrement réfutable, au regard de notre pratique). Enfin, l'engouement vis à vis de ces nouvelles expériences arrive dans le même temps où le travail classique de la PJJ, notamment l'hébergement est quelque peu disqualifié et certains personnels disent avoir le sentiment, que l'administration centrale érige en modèle éducatif de référence, des dispositifs plus ou moins expérimentaux fonctionnant souvent avec du personnel peu ou pas qualifié.

Les CER sous la loupe

En fait les CER sont devenus, malgré eux, des laboratoires du travail éducatif, observés au microscope, par la société civile, le politique, les médias, les milieux judiciaires et socio-éducatifs. Sommés de réussir (réussite contestée, et pour cause !) là où les institutions socio-éducatives classiques étaient souvent en échec, ils ont eu la difficile tâche de constituer dans une relative urgence, une base de professionnalité spécifique. Ce contexte présente de nombreux points communs avec le développement dans les années 70, des lieux de vie comme alternative à l'institution traditionnelle. La notion de rupture, de petits groupes, le « vivre avec », l'engagement personnel requis chez les professionnels de ces structures comme la diversité de leurs origines, semble bien appartenir à cet héritage. Pour autant la commande, le cadrage juridico-administratif, les modalités de fonctionnement, l'éclairage médiatique, les moyens alloués et la pression « sécuritaire » qui exige des résultats, placent d'emblée les CER dans une position très différente et difficile. De fait, ils se situent plutôt dans un registre institutionnel qui aurait « décrété » l'incorporation à la marge, de « pratiques alternatives », à la fois comme tentative nouvelle séparée et comme palliatif à la crise institutionnelle ; d'où les nombreux fantasmes et malentendus attachés à la création de ces dispositifs et quelques légitimes inquiétudes chez les professionnels de la PJJ, qui ne les dédouanent pas de leur responsabilité dans le nécessaire renouvellement des pratiques.

A quoi ça CER ?

Le CER pour nous est le pari d'un sursaut bénéfique dans le parcours d'un jeune pris dans le passage à l'acte délinquant répétitif. C'est bien l'intérêt du jeune qui est en cause. Car malgré les effets d'annonce, les CER se situent dans une échelle « micro-sociale ». A raison de 3 sessions par an de 6 jeunes, multipliées par le nombre de CER, on obtient le chiffre approximatif de 700 jeunes pris en charge par an pour toute la France. Même si ce chiffre double d'ici 2002, autant dire que ce n'est pas le problème de la délinquance juvénile que l'on va régler ainsi, quand en un seul samedi après-midi 300 jeunes des Yvelines en décousent dans les galeries marchandes de La Défense. Il s'agit plutôt, pour les services qui interviennent en milieu ouvert, de se centrer sur quelques jeunes en difficulté dans leur milieu, pour lesquels tout espoir de repositionnement n'est pas perdu. Séjour de rupture ou alternative à la détention dans certains cas, le CER est bien articulé à un travail éducatif individualisé, qui s'adosse certes aux procédures pénales, mais dans leur vocation éducative. Et même si, selon une expression très parlante, l'on a souvent l'impression dans un CER, de « vider le désert avec une petite cuillère », ce travail me paraît passionnant et relativement efficace, à condition de préciser les critères et les conditions de cette efficacité.

Une étape dans un parcours - D'abord il s'agit d'une étape dans un parcours (et il faut qu'elle se situe « au bon moment » pour le jeune). Il y a un avant et un après CER (ce qui implique a priori de ne pas répéter l'expérience pour un même jeune). Dans l'avant et l'après CER, comme pendant le CER, il doit y avoir un garant du parcours global du jeune, le plus souvent l'éducateur ou l'assistante sociale de la PJJ, que l'on qualifie de « fil rouge ».

Clarté des objectifs - Ensuite il y a la clarté des objectifs de départ et du projet qui est présenté au jeune et à sa famille ainsi qu'au magistrat et la qualité des liaisons entre toutes les personnes concernées pendant tout le séjour du jeune.

Lisibilité des moyens - Enfin il y a la lisibilité et la cohérence du programme du séjour et de sa finalité ainsi que celles de l'équipe éducative chargée de le mettre en oeuvre.

Diversité des approches et similitudes des contingences

Eloignement, rupture imaginaire, confrontation au cadre et bain relationnel, dépassement de soi, passage initiatique, resocialisation, repositionnement, faire-avec, sont des mots qui appartiennent au vocabulaire des CER et qui contribuent parfois à entretenir des malentendus. La grande diversité des approches fonde son consensus sur une méthodologie d'intervention assez carrée dans la mise en place du cadre qui reste le premier outil éducatif avant que l'on puisse accéder à la personne. Dans les CER, comme dans tout hébergement collectif, le travail éducatif est confronté à une triple contingence : gérer le groupe, accéder à l'échange relationnel individuel et donner du sens à des parcours individualisés. On peut représenter cet impératif par une fusée à trois étages :

  • L'étage de base, celui de la propulsion, figure la gestion du collectif, qui passe par la cohérence et la transparence du cadre et des méthodologies d'intervention, afin d'instaurer un climat d'unité, de sécurité et de relative sérénité. Dire ce qu'on fait, faire ce qu'on dit et, pour les adultes, avoir des attitudes concordantes. Les règles du jeu sont précisées, font référence pour tous et permettent de se situer ; C'est le travail sur la règle et l'apprentissage de base de la citoyenneté.
  • L'étage intermédiaire est celui de l'accès au relationnel individuel, (travail plus spécifique des référents éducatifs et de la psychologue), absolument nécessaire pour orienter le travail éducatif en fonction de l'histoire contextualisée du jeune, et pour pouvoir l'aider à exprimer, reconnaître et travailler ses difficultés comme à développer ses potentialités, qui affleurent à tous moments lors de son séjour au CER.
  • L'étage supérieur est celui du parcours individualisé qui permet de re-situer le jeune comme porteur d'un désir de changement et acteur d'un projet personnel, qui est travaillé avant et pendant la durée du séjour mais qui se poursuivra bien au-delà de ce séjour, avec l'aide du « fil rouge », de la famille, du magistrat et avec la volonté du jeune.

Ces trois étages doivent être tenus ensemble : pas de relation individuelle possible, sans gestion du groupe par la confrontation au cadre, lequel n'a de sens que s'il débouche sur un travail relatif au parcours de chaque jeune. Les procédures pénales encadrent ce travail éducatif en CER, qui vise, au travers des échanges quotidiens avec les adultes, l'intégration progressive de la loi pour chaque individu et un repositionnement, après réflexion sur les actes commis, permettant l'émergence d'un projet personnel. La particularité des CER, par rapport aux foyers traditionnels, est d'une part d'oeuvrer exclusivement dans un cadre pénal, d'autre part dans une durée limitée à environ 3 mois et enfin sur des amplitudes 24h/24h. Cela induit des contingences supplémentaires.

Notre méthode de travail

Au CER parenthèses de Saint-Gaudens, nous avons travaillé, pour ce qui concerne les jeunes, sur les notions de rupture, de dépassement de soi, d'adaptation permanente, d'utilité sociale et de projet personnalisé. Au niveau de l'équipe, nous avons travaillé sur la quotidienneté du cadre, la cohérence dans le programme, l'anticipation, l'articulation et la solidarité entre collègues, le respect des jeunes et de leur famille, l'attitude face à la violence, la mise en réseau du CER avec la société civile (collectivités, prestataires, réseau artisans, organisations humanitaires). L'essentiel est le sens que l'on donne à ce séjour pour les jeunes que nous accueillons, ce qu'on leur fait passer.

Rupture - Au départ la notion de « séjour de rupture » est annoncée clairement dans le bureau du magistrat et avec son accord bien entendu : pas de retour en famille ni de liaison téléphonique directe pour la durée du séjour. Les familles prennent des nouvelles auprès des éducateurs et entretiennent une correspondance avec le jeune (lettres, colis). Il s'agit de substituer des échanges réfléchis et différés, aux échanges spontanés souvent en crise.

Sevrage du quartier / overdose d'éduc - L'arrivée au CER, représente un sevrage vis à vis des relations de quartier, des habitudes de vie dans lesquelles ces jeunes étaient pris, qui les aide à se recaler sur des rythmes de vie cohérents, manger et dormir à des heures régulières, intégrer les règles liées à la vie en communauté, apprendre à communiquer sans violence, etc. Tout cela est vite dit, mais s'agissant de jeunes qui le plus souvent sont livrés à eux-mêmes du matin au soir sur le quartier, ce n'est pas sans heurts que s'opère cette « normalisation » rapide à travers tous les aspects de la vie quotidienne. De plus les jeunes ne sont pas habitués à une présence adulte 24/24h, qui reste pour eux une épreuve au début.

Action - Très vite il s'agit de « rentrer dans le programme » ; une mise en situation de travail collectif (chantiers d'utilité sociale pour le compte d'une collectivité locale par exemple) permet de rassurer ces jeunes sur leurs capacités concrètes. Ils se saisissent habituellement de ces chantiers pour montrer qu'ils sont capables d'efforts physiques et que le travail ne leur fait pas peur. La mise en conditions avec les bottes, le bleu et les gants de travail fait partie de l'apprentissage de la différenciation des temps (travail, loisirs), mais le plus important reste la participation active des adultes à leurs côtés, non pour les guider seulement, mais pour suer à l'ouvrage avec eux. Que l'on retape un refuge de montagne, que l'on aménage une aire de pique-nique, que l'on nettoie les abords d'un lac, une falaise d'escalade ou que l'on plante des arbres, les adultes sont là en tenue eux aussi et travaillent avec eux. Cette participation et les échanges qui ont lieu à cette occasion permettent d'engager le travail relationnel.

Valorisation - Tous les travaux réalisés sont ensuite valorisés de deux façons, par une petite réception en fin de chantier à la mairie qui a commandé le travail et qui délivre pour chaque jeune une lettre de remerciement du maire. Ensuite par les photos qui sont prises par les éducateurs tout au long du séjour et qui sont ensuite retravaillées sur l'outil informatique, assorties de commentaires, pour constituer un livret, remis à chaque jeune à la fin du séjour, au cours d'une petite cérémonie au cours de laquelle leur est également délivré un « Certificat de Réussite » (le mot est important s'agissant de jeunes en échec) reprenant les réalisations et le parcours de chacun.

Sports - Des semaines thématiques « Sports de Combat » ou « Sports Collectifs » permettent de répondre à leur besoin d'activité sportive tout en poursuivant le travail de structuration autour des règles du jeu et du respect mutuel. Le travail autour de l'outil informatique permet, lui, de reprendre de façon ludique des acquisitions scolaires défaillantes ou lacunaires.

Séjours à l'extérieur - Les séjours à l'extérieur sont à dominante aventure / humanitaire. Ce qui est recherché là est l'instauration de relations particulières entre les adultes et les jeunes du fait des conditions de vie, et un décentrement de leurs préoccupations habituelles. En début de séjour, un chantier ou une randonnée itinérante en montagne sur une dizaine de jours, permettent d'expérimenter une forme de vie collective dont la solidarité est renforcée par les contingences météorologique, logistiques (transport et gestion d'intendance, hébergement en refuge), ou environnementales (découverte pour les jeunes d'une nature, dont ils sont souvent très éloignés et qu'ils redoutent a priori). Cela ne va pas sans difficultés de tous ordres, pour réussir à partir, accepter les chaussures de marche, le sac à dos, l'autorité de l'accompagnateur montagne, partager la nourriture, vivre la promiscuité, etc. Cela permet aussi de redistribuer les leadership, les réactions des un et des autres étant en général très différentes de celles qu'ils montrent au centre. C'est le même principe qui s'applique lors d'une traversée en bateau (vie de groupe en huis-clos, éléments à affronter, etc.) La difficulté de gestion de ces périodes, par ailleurs très productives, reste leur potentiel explosif, avec l'effet « cocotte minute » (qui nécessite le bon fonctionnement de la soupape). Cela peut vite tourner au drame, si l'on n'est pas attentif.

Humanitaire - La dimension humanitaire lors de séjours à l'étranger de 15 à 20 jours apporte un décentrement supplémentaire. Ce ne sont plus les mêmes registres qui sont sollicitées. Là il s'agit d'aller aider des gens (au fin fond de l'Atlas marocain, au sud-est de l'Europe, etc) qui vivent dans des conditions bien plus précaires que nous et qui attendent notre aide. Nous avons ainsi, en partenariat avec le Secours Populaire Français, posé des panneaux solaires dans un village non électrifié de l'Atlas marocain. Les jeunes du CER ont été « ceux qui ont apporté la lumière » et ont été reçus et fêtés comme des rois par les familles du village. Ils ont été touchés d'être considérés comme des « gens importants », et plus « délinquants ».

Stages - Enfin, pour en finir avec le programme, deux semaines de stages en entreprises permettent en fin de séjour d'expérimenter une situation d'activité professionnelle et de dégager parfois des choix pour orienter l'insertion future.

De notre expérience d'un an et demi de fonctionnement, nous pouvons tirer quelques enseignements, dans une grande modestie, car nous sommes souvent « sur le fil du rasoir » rien n'est jamais définitivement acquis.

Enseignements « cliniques »

Le sursaut est bel et bien possible pour ces jeunes. On les voit au fil des semaines laisser tomber leurs attitudes provocatrices, commencer à échanger avec les adultes, se mettre au travail, respecter des règlements qui sont assez « spartiates ». Cela conforte l'hypothèse, soulignée par un collègue ariégeois, que l'acte délinquant n'indique pas à priori un déficit structurel. C'est une bonne nouvelle : ces jeunes sont bien équipés en général sur le plan psychique, et peuvent changer. Divers traumas familiaux et modèles sociaux les ont conduit à épouser le symptôme délinquant, auquel ils peuvent très bien renoncer ; le séjour en CER est difficile pour eux et ils font de réels efforts pour la plupart ; mais remis dans les conditions de leur milieu, ils retrouvent souvent leurs anciens comportements ; d'où la nécessité d'orientations adaptées à la sortie, qui supportent l'effort de changement du jeune (qui ne se substituera pas à une action macro-sociale, d'amélioration globale des conditions de vie dans les quartiers).

La rupture fonctionne - Quoiqu'imaginaire, la rupture avec le quartier, la famille, fonctionne très bien. Les lettres et colis témoignent des attachements réciproques et font trace d'une distance qui s'opère dans les spontanéités conflictuelles. Les familles reçues au CER écoutent les éléments positifs que nous exposons et reprennent espoir dans leur enfant.

Troubles de l'estime de soi - Il est évident que tous ces jeunes, en recherche identitaire, ne s'aiment pas et sont marqués par la haine et le rejet, avec des réactions défensives à fleur de peau. La révolte gronde sans pouvoir dire son nom et se retourne souvent contre eux-mêmes, en dépit des apparences. La relation véritable avec un adulte qui les écoute, les encouragements, les félicitations, changent leurs visages. Il redeviennent ce qu'ils ont le plus souvent cessé d'être : des enfants en quête de reconnaissance et d'amour. Le CER ne règle rien mais leur fait expérimenter une relation possible.

Enseignements méthodologiques

La prévalence du quotidien - Le plus beau programme n'est rien si on lui sacrifie le quotidien. Et voilà bien l'un des défis des CER. C'est au jour le jour et sur des petits « riens » que se fonde notre action. Savoir dire non, attendre que tout le monde soit à table pour manger, faire le ménage ensemble, ranger le matériel, etc. Difficile de rester attentif à tout, quand on est pris dans « la pression » avec les jeunes, qu'on a le programme à suivre, des rendez-vous, etc. (et pourtant négliger le quotidien c'est risquer que tout s'effondre).

Se préoccuper de nos failles - Le travail éducatif en CER est difficile, à cause de la pression, de la rapidité et de l'intensité des sessions, qui s'enchaînent sans que l'on ait eu le temps de faire le deuil de l'effectif précédent. Dur et peu gratifiant, car il nous faut donner le meilleur de nous mêmes sur des séquences, sans avoir de vision dans la durée. Par ailleurs la confrontation à la violence et le travail de type 3x8, fragilisent les plus aguerris. D'où l'importance d'une supervision régulière et d'un travail personnel.

Donner du sens - Avec les jeunes comme avec les équipes l'enjeu est de toujours ramener au sens des choses, qui se délite au fil du quotidien ; on resitue le parcours, les objectifs à atteindre, les résultats obtenus et ce qui reste à parcourir. Ce travail inlassable de parole est le meilleur garant de la sérénité.

Travailler en réseau - Le travail en réseau donne de l'air au relatif « huis clos » du CER et « injecte » de la société civile dans le travail éducatif, donc du sens. C'est une antidote au risque « totalitaire » du mythe de la bonne équipe et une occasion de s'ouvrir à d'autres pratiques. Pour les jeunes cela permet de relier les expériences à de « l'humain multiforme » et de se projeter hors du symptôme.

Difficultés récurrentes

Stabilité des équipes - Souci n°1 du directeur de CER, la stabilisation de l'équipe éducative, n'est pas une mince affaire.

Il y a plusieurs raisons : là où il faudrait des professionnels aguerris, ils ne se bousculent pas, préférant des horizons plus sereins et les équipes se constituent autour de noyaux de personnes dont l'engagement et la bonne volonté ne font aucun doute, mais qui ne représentent pas un corps homogène de professionnalité, car venant d'horizons très divers. Cela serait une richesse, si l'on avait le temps de revenir sur le travail, dans une posture d'auto-formation. Mais le rythme des sessions ne le permet pas et les phases de bilans et de préparation qui encadrent chaque session ne peuvent se substituer aux formations de base. Chacun est donc confronté à ses ressources propres et il y a de la casse parfois, d'autant que les horaires de travail se surchargent dès qu'il y a quelqu'un d'absent. Il y a un réel effort à faire pour amener des éducateurs diplômés à s'investir dans les CER. La démarche pionnière mérite une consolidation et des moyens adaptés.

Enseignements politiques

Changer le marquage négatif - Les CER sont victimes d'un marquage social négatif. Il faudrait en finir avec les lieux de relégations et que le passage dans ce type de parcours soit valorisé et ouvre des portes au lieu de les fermer. C'est un mal français que ne connaissent pas de la même façon les anglosaxons. Et si le passage en CER était une chance ? Cela nous renvoie à l'effet Pygmalion et à la nécessité, pour convaincre les jeunes, que nous croyons nous-mêmes à leur réussite.

Parcours d'insertion choisis - En sortie de CER, il est difficile d'envisager le retour pur et simple à la situation antérieure. Il y a donc la place pour des parcours d'insertion en phase intermédiaire, avec par exemple des chantiers spécifiques rémunérés et avec une présence éducative moins lourde mais réelle.

Intérêt de l'Enfant ?

Je ne m'attarderai pas sur les ravages de l'hypocrisie généralisée autour des Droits de l'Enfant, dénoncée en son temps par A.Finkielkraut et qui a certainement participé aux problèmes que nous rencontrons ; je terminerai sur une pirouette : l'intérêt de l'enfant, c'est son intérêt, pas le notre.



Texte paru dans la revue Espace Social
OASIS Magazine - http://www.travail-social.com


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