La délinquance n'est pas un problème technique
Mais la prise en charge des mineurs délinquants demande engagement
et technicité
Par Martial CHENUT
directeur du CER AGOP Parenthèses
31800 Saint-Gaudens
Je voudrais tenter de témoigner,
depuis ma pratique de directeur de CER, de l'intérêt
et de la difficulté qu'il y a à tenir une position
éducative cohérente avec ces jeunes inscrits dans
la répétition du passage à l'acte délinquant.
Ce travail réclame une grande technicité mais il est
important de lever d'emblée une incontournable ambiguïté
: la complexité de prise en charge de ces jeunes ne doit
jamais nous faire oublier l'étiologie de ce qu'on pourrait
définir comme une « pathologie sociale incarnée
».
La délinquance juvénile
n'est pas un problème technique. Pour s'en convaincre, il
suffit de reprendre le fil des remous politico-médiatiques
autour de la gestion de ce problème depuis deux ou trois
ans. Entre préoccupations sécuritaires, affirmations
des valeurs républicaines de l'Etat de Droit et bonnes intentions
éducatives, la délinquance (de plus en plus juvénile)
apparaît comme le symptôme en expansion de la difficulté,
pour toute une frange de la jeunesse, à trouver une place
et un rôle dans la société.
Et pourtant on n'a jamais autant
parlé de l'intérêt de l'Enfant , de ses Droits,
etc. C'est sans doute le signe d'un divorce profond entre les discours
institutionnels autosatisfaits et les réalités de
terrain. Discours de « gavés », discours de «
bouffons » disent les jeunes des quartiers. Et cela laisse
ouverte la question « ethno-socio-psycho » de la délinquance
juvénile comme dernier recours du sujet en panne, comme dernier
miroir aux alouettes d'une liberté impossible à concevoir
sur le lieu même de l'aliénation, comme le dernier
leurre d'une revanche individuelle, héroïque, sacrificielle,
tragique, à l'humiliation personnelle, familiale, sociale,
à la relégation culturelle et ethnique, à l'absence
totale de perspectives.
L'agir délinquant ne peut-il
dès lors s'interpréter aussi comme un irrépressible
signe de vie, de résistance à une mort sociale programmée
ou vécue comme telle ?
« Renforçons
»
Sur les traces des expériences
des UEER (Unités Educatives à Encadrement Renforcé)
les CER (Centres Educatifs Renforcés) s'inscrivent dans le
cadre des préconisations du rapport Lazerque / Bauduy sur
la délinquance juvénile et dans un contexte où
le politique est sommé de faire quelque chose, notamment
après les incidents de 1998 dans les banlieues. Suite à
2 Conseils de Sécurité intérieur (8 juin 98
et 27 janvier 1999) assez concordants sur le fond, il semble bien,
malgré l'arbitrage du Premier Ministre en faveur d'une position
plus « éducative » défendue par Elizabeth
GUIGOU, que l'accent a tout de même été mis
sur le « renfort » tous azimuts. Ce renfort se décline
dans le cadre des trois priorités retenues :
Injonction à
« répondre »
Les CER sont donc issus d'une commande
politique dans le cadre du panel des « Réponses à
la délinquance ». Avec les CPI (Centres de Placement
Immédiat), ils sont censés prendre en charge des jeunes
à la dérive, inscrits dans le passage à l'acte
délinquant répétitif, pour lesquels un éloignement
immédiat ou temporaire apparaît nécessaire.
Concernant les CER il s'agit plus
spécifiquement d'un séjour dit « de rupture
» de quelques mois d'un petit groupe de mineurs délinquants
qui va vivre au quotidien et 24h/24 avec des adultes en nombre équivalent
voire légèrement supérieur, afin de permettre
un encadrement constant. Ce « vivre avec » est sensé
fonctionner comme un déclencheur pour permettre de marquer
une pause dans l'agir délinquant, de prendre conscience de
l'impérieuse nécessité d'un repositionnement,
d'amorcer le ré-apprentissage de rythmes de vie plus harmonieux,
de restaurer une communication positive avec les adultes, de favoriser
l'accès à la loi et à la citoyenneté
à travers la confrontation à la règle collective
et de dessiner l'ébauche d'un projet personnel crédible
après avoir aidé ces jeunes à prendre conscience
de leurs potentialités. Le cahier des charges précise
que les CER ne se situent pas dans une problématique de «
contention » et met l'accent sur le rôle des psychologues
dans ces dispositifs.
Polémiques
C'est la PJJ (Protection Judiciaire
de la Jeunesse) qui a été chargée de la mise
en oeuvre des CER, du contrôle pédagogique et financier.
La majorité des CER ont été portés par
des initiatives du secteur habilité et le nombre de CER en
activité est actuellement voisin de la quarantaine. La naissance
et le développement de ces dispositifs se sont faits dans
une relative hostilité de la part des personnels de la PJJ,
s'exprimant par la voix de leur syndicat majoritaire, le SNPES PJJ
FSU, qui dénonçait la disproportion entre les moyens
alloués à « des mesures vitrine » et ceux
alloués pour les missions traditionnelles de la PJJ. Par
ailleurs la notion de « travail novateur » au sujet
des CER est également contestée au motif qu'il s'agirait
d'un remake actualisé de recettes éducatives éculées
et abandonnées justement par la PJJ depuis longtemps. De
plus l'action éducative menée par les CER est décrite
comme instrumentalisée par les procédures pénales
et non pas pensée à partir de l'intérêt
de l'enfant ; (il s'agit là d'un argument particulièrement
réfutable, au regard de notre pratique). Enfin, l'engouement
vis à vis de ces nouvelles expériences arrive dans
le même temps où le travail classique de la PJJ, notamment
l'hébergement est quelque peu disqualifié et certains
personnels disent avoir le sentiment, que l'administration centrale
érige en modèle éducatif de référence,
des dispositifs plus ou moins expérimentaux fonctionnant
souvent avec du personnel peu ou pas qualifié.
Les CER sous la loupe
En fait les CER sont devenus, malgré
eux, des laboratoires du travail éducatif, observés
au microscope, par la société civile, le politique,
les médias, les milieux judiciaires et socio-éducatifs.
Sommés de réussir (réussite contestée,
et pour cause !) là où les institutions socio-éducatives
classiques étaient souvent en échec, ils ont eu la
difficile tâche de constituer dans une relative urgence, une
base de professionnalité spécifique. Ce contexte présente
de nombreux points communs avec le développement dans les
années 70, des lieux de vie comme alternative à l'institution
traditionnelle. La notion de rupture, de petits groupes, le «
vivre avec », l'engagement personnel requis chez les professionnels
de ces structures comme la diversité de leurs origines, semble
bien appartenir à cet héritage. Pour autant la commande,
le cadrage juridico-administratif, les modalités de fonctionnement,
l'éclairage médiatique, les moyens alloués
et la pression « sécuritaire » qui exige des
résultats, placent d'emblée les CER dans une position
très différente et difficile. De fait, ils se situent
plutôt dans un registre institutionnel qui aurait «
décrété » l'incorporation à la
marge, de « pratiques alternatives », à la fois
comme tentative nouvelle séparée et comme palliatif
à la crise institutionnelle ; d'où les nombreux fantasmes
et malentendus attachés à la création de ces
dispositifs et quelques légitimes inquiétudes chez
les professionnels de la PJJ, qui ne les dédouanent pas de
leur responsabilité dans le nécessaire renouvellement
des pratiques.
A quoi ça CER
?
Le CER pour nous est le pari d'un
sursaut bénéfique dans le parcours d'un jeune pris
dans le passage à l'acte délinquant répétitif.
C'est bien l'intérêt du jeune qui est en cause. Car
malgré les effets d'annonce, les CER se situent dans une
échelle « micro-sociale ». A raison de 3 sessions
par an de 6 jeunes, multipliées par le nombre de CER, on
obtient le chiffre approximatif de 700 jeunes pris en charge par
an pour toute la France. Même si ce chiffre double d'ici 2002,
autant dire que ce n'est pas le problème de la délinquance
juvénile que l'on va régler ainsi, quand en un seul
samedi après-midi 300 jeunes des Yvelines en décousent
dans les galeries marchandes de La Défense. Il s'agit plutôt,
pour les services qui interviennent en milieu ouvert, de se centrer
sur quelques jeunes en difficulté dans leur milieu, pour
lesquels tout espoir de repositionnement n'est pas perdu. Séjour
de rupture ou alternative à la détention dans certains
cas, le CER est bien articulé à un travail éducatif
individualisé, qui s'adosse certes aux procédures
pénales, mais dans leur vocation éducative. Et même
si, selon une expression très parlante, l'on a souvent l'impression
dans un CER, de « vider le désert avec une petite cuillère
», ce travail me paraît passionnant et relativement
efficace, à condition de préciser les critères
et les conditions de cette efficacité.
Une étape dans un
parcours - D'abord il s'agit d'une étape dans un
parcours (et il faut qu'elle se situe « au bon moment »
pour le jeune). Il y a un avant et un après CER (ce qui implique
a priori de ne pas répéter l'expérience pour
un même jeune). Dans l'avant et l'après CER, comme
pendant le CER, il doit y avoir un garant du parcours global du
jeune, le plus souvent l'éducateur ou l'assistante sociale
de la PJJ, que l'on qualifie de « fil rouge ».
Clarté des objectifs
- Ensuite il y a la clarté des objectifs de départ
et du projet qui est présenté au jeune et à
sa famille ainsi qu'au magistrat et la qualité des liaisons
entre toutes les personnes concernées pendant tout le séjour
du jeune.
Lisibilité des moyens
- Enfin il y a la lisibilité et la cohérence du programme
du séjour et de sa finalité ainsi que celles de l'équipe
éducative chargée de le mettre en oeuvre.
Diversité des
approches et similitudes des contingences
Eloignement, rupture imaginaire,
confrontation au cadre et bain relationnel, dépassement de
soi, passage initiatique, resocialisation, repositionnement, faire-avec,
sont des mots qui appartiennent au vocabulaire des CER et qui contribuent
parfois à entretenir des malentendus. La grande diversité
des approches fonde son consensus sur une méthodologie d'intervention
assez carrée dans la mise en place du cadre qui reste le
premier outil éducatif avant que l'on puisse accéder
à la personne. Dans les CER, comme dans tout hébergement
collectif, le travail éducatif est confronté à
une triple contingence : gérer le groupe, accéder
à l'échange relationnel individuel et donner du sens
à des parcours individualisés. On peut représenter
cet impératif par une fusée à trois étages
:
L'étage de base, celui de la
propulsion, figure la gestion du collectif, qui passe par la
cohérence et la transparence du cadre et des méthodologies
d'intervention, afin d'instaurer un climat d'unité, de
sécurité et de relative sérénité.
Dire ce qu'on fait, faire ce qu'on dit et, pour les adultes,
avoir des attitudes concordantes. Les règles du jeu sont
précisées, font référence pour tous
et permettent de se situer ; C'est le travail sur la règle
et l'apprentissage de base de la citoyenneté.
L'étage intermédiaire est
celui de l'accès au relationnel individuel, (travail
plus spécifique des référents éducatifs
et de la psychologue), absolument nécessaire pour orienter
le travail éducatif en fonction de l'histoire contextualisée
du jeune, et pour pouvoir l'aider à exprimer, reconnaître
et travailler ses difficultés comme à développer
ses potentialités, qui affleurent à tous moments
lors de son séjour au CER.
L'étage supérieur est celui
du parcours individualisé qui permet de re-situer le
jeune comme porteur d'un désir de changement et acteur
d'un projet personnel, qui est travaillé avant et pendant
la durée du séjour mais qui se poursuivra bien
au-delà de ce séjour, avec l'aide du « fil
rouge », de la famille, du magistrat et avec la volonté
du jeune.
Ces trois étages doivent
être tenus ensemble : pas de relation individuelle possible,
sans gestion du groupe par la confrontation au cadre, lequel n'a
de sens que s'il débouche sur un travail relatif au parcours
de chaque jeune. Les procédures pénales encadrent
ce travail éducatif en CER, qui vise, au travers des échanges
quotidiens avec les adultes, l'intégration progressive de
la loi pour chaque individu et un repositionnement, après
réflexion sur les actes commis, permettant l'émergence
d'un projet personnel. La particularité des CER, par rapport
aux foyers traditionnels, est d'une part d'oeuvrer exclusivement
dans un cadre pénal, d'autre part dans une durée limitée
à environ 3 mois et enfin sur des amplitudes 24h/24h. Cela
induit des contingences supplémentaires.
Notre méthode
de travail
Au CER parenthèses de Saint-Gaudens,
nous avons travaillé, pour ce qui concerne les jeunes, sur
les notions de rupture, de dépassement de soi, d'adaptation
permanente, d'utilité sociale et de projet personnalisé.
Au niveau de l'équipe, nous avons travaillé sur la
quotidienneté du cadre, la cohérence dans le programme,
l'anticipation, l'articulation et la solidarité entre collègues,
le respect des jeunes et de leur famille, l'attitude face à
la violence, la mise en réseau du CER avec la société
civile (collectivités, prestataires, réseau artisans,
organisations humanitaires). L'essentiel est le sens que l'on donne
à ce séjour pour les jeunes que nous accueillons,
ce qu'on leur fait passer.
Rupture - Au départ
la notion de « séjour de rupture » est annoncée
clairement dans le bureau du magistrat et avec son accord bien entendu
: pas de retour en famille ni de liaison téléphonique
directe pour la durée du séjour. Les familles prennent
des nouvelles auprès des éducateurs et entretiennent
une correspondance avec le jeune (lettres, colis). Il s'agit de
substituer des échanges réfléchis et différés,
aux échanges spontanés souvent en crise.
Sevrage du quartier / overdose
d'éduc - L'arrivée au CER, représente
un sevrage vis à vis des relations de quartier, des habitudes
de vie dans lesquelles ces jeunes étaient pris, qui les aide
à se recaler sur des rythmes de vie cohérents, manger
et dormir à des heures régulières, intégrer
les règles liées à la vie en communauté,
apprendre à communiquer sans violence, etc. Tout cela est
vite dit, mais s'agissant de jeunes qui le plus souvent sont livrés
à eux-mêmes du matin au soir sur le quartier, ce n'est
pas sans heurts que s'opère cette « normalisation »
rapide à travers tous les aspects de la vie quotidienne.
De plus les jeunes ne sont pas habitués à une présence
adulte 24/24h, qui reste pour eux une épreuve au début.
Action - Très
vite il s'agit de « rentrer dans le programme » ; une
mise en situation de travail collectif (chantiers d'utilité
sociale pour le compte d'une collectivité locale par exemple)
permet de rassurer ces jeunes sur leurs capacités concrètes.
Ils se saisissent habituellement de ces chantiers pour montrer qu'ils
sont capables d'efforts physiques et que le travail ne leur fait
pas peur. La mise en conditions avec les bottes, le bleu et les
gants de travail fait partie de l'apprentissage de la différenciation
des temps (travail, loisirs), mais le plus important reste la participation
active des adultes à leurs côtés, non pour les
guider seulement, mais pour suer à l'ouvrage avec eux. Que
l'on retape un refuge de montagne, que l'on aménage une aire
de pique-nique, que l'on nettoie les abords d'un lac, une falaise
d'escalade ou que l'on plante des arbres, les adultes sont là
en tenue eux aussi et travaillent avec eux. Cette participation
et les échanges qui ont lieu à cette occasion permettent
d'engager le travail relationnel.
Valorisation -
Tous les travaux réalisés sont ensuite valorisés
de deux façons, par une petite réception en fin de
chantier à la mairie qui a commandé le travail et
qui délivre pour chaque jeune une lettre de remerciement
du maire. Ensuite par les photos qui sont prises par les éducateurs
tout au long du séjour et qui sont ensuite retravaillées
sur l'outil informatique, assorties de commentaires, pour constituer
un livret, remis à chaque jeune à la fin du séjour,
au cours d'une petite cérémonie au cours de laquelle
leur est également délivré un « Certificat
de Réussite » (le mot est important s'agissant de jeunes
en échec) reprenant les réalisations et le parcours
de chacun.
Sports - Des semaines
thématiques « Sports de Combat » ou « Sports
Collectifs » permettent de répondre à leur besoin
d'activité sportive tout en poursuivant le travail de structuration
autour des règles du jeu et du respect mutuel. Le travail
autour de l'outil informatique permet, lui, de reprendre de façon
ludique des acquisitions scolaires défaillantes ou lacunaires.
Séjours à
l'extérieur - Les séjours à l'extérieur
sont à dominante aventure / humanitaire. Ce qui est recherché
là est l'instauration de relations particulières entre
les adultes et les jeunes du fait des conditions de vie, et un décentrement
de leurs préoccupations habituelles. En début de séjour,
un chantier ou une randonnée itinérante en montagne
sur une dizaine de jours, permettent d'expérimenter une forme
de vie collective dont la solidarité est renforcée
par les contingences météorologique, logistiques (transport
et gestion d'intendance, hébergement en refuge), ou environnementales
(découverte pour les jeunes d'une nature, dont ils sont souvent
très éloignés et qu'ils redoutent a priori).
Cela ne va pas sans difficultés de tous ordres, pour réussir
à partir, accepter les chaussures de marche, le sac à
dos, l'autorité de l'accompagnateur montagne, partager la
nourriture, vivre la promiscuité, etc. Cela permet aussi
de redistribuer les leadership, les réactions des un et des
autres étant en général très différentes
de celles qu'ils montrent au centre. C'est le même principe
qui s'applique lors d'une traversée en bateau (vie de groupe
en huis-clos, éléments à affronter, etc.) La
difficulté de gestion de ces périodes, par ailleurs
très productives, reste leur potentiel explosif, avec l'effet
« cocotte minute » (qui nécessite le bon fonctionnement
de la soupape). Cela peut vite tourner au drame, si l'on n'est pas
attentif.
Humanitaire -
La dimension humanitaire lors de séjours à l'étranger
de 15 à 20 jours apporte un décentrement supplémentaire.
Ce ne sont plus les mêmes registres qui sont sollicitées.
Là il s'agit d'aller aider des gens (au fin fond de l'Atlas
marocain, au sud-est de l'Europe, etc) qui vivent dans des conditions
bien plus précaires que nous et qui attendent notre aide.
Nous avons ainsi, en partenariat avec le Secours Populaire Français,
posé des panneaux solaires dans un village non électrifié
de l'Atlas marocain. Les jeunes du CER ont été «
ceux qui ont apporté la lumière » et ont été
reçus et fêtés comme des rois par les familles
du village. Ils ont été touchés d'être
considérés comme des « gens importants »,
et plus « délinquants ».
Stages - Enfin,
pour en finir avec le programme, deux semaines de stages en entreprises
permettent en fin de séjour d'expérimenter une situation
d'activité professionnelle et de dégager parfois des
choix pour orienter l'insertion future.
De notre expérience d'un
an et demi de fonctionnement, nous pouvons tirer quelques enseignements,
dans une grande modestie, car nous sommes souvent « sur le
fil du rasoir » rien n'est jamais définitivement acquis.
Enseignements «
cliniques »
Le sursaut est
bel et bien possible pour ces jeunes. On les voit au fil des semaines
laisser tomber leurs attitudes provocatrices, commencer à
échanger avec les adultes, se mettre au travail, respecter
des règlements qui sont assez « spartiates ».
Cela conforte l'hypothèse, soulignée par un collègue
ariégeois, que l'acte délinquant n'indique pas à
priori un déficit structurel. C'est une bonne nouvelle :
ces jeunes sont bien équipés en général
sur le plan psychique, et peuvent changer. Divers traumas familiaux
et modèles sociaux les ont conduit à épouser
le symptôme délinquant, auquel ils peuvent très
bien renoncer ; le séjour en CER est difficile pour eux et
ils font de réels efforts pour la plupart ; mais remis dans
les conditions de leur milieu, ils retrouvent souvent leurs anciens
comportements ; d'où la nécessité d'orientations
adaptées à la sortie, qui supportent l'effort de changement
du jeune (qui ne se substituera pas à une action macro-sociale,
d'amélioration globale des conditions de vie dans les quartiers).
La rupture fonctionne
- Quoiqu'imaginaire, la rupture avec le quartier, la famille, fonctionne
très bien. Les lettres et colis témoignent des attachements
réciproques et font trace d'une distance qui s'opère
dans les spontanéités conflictuelles. Les familles
reçues au CER écoutent les éléments
positifs que nous exposons et reprennent espoir dans leur enfant.
Troubles de l'estime de
soi - Il est évident que tous ces jeunes, en recherche
identitaire, ne s'aiment pas et sont marqués par la haine
et le rejet, avec des réactions défensives à
fleur de peau. La révolte gronde sans pouvoir dire son nom
et se retourne souvent contre eux-mêmes, en dépit des
apparences. La relation véritable avec un adulte qui les
écoute, les encouragements, les félicitations, changent
leurs visages. Il redeviennent ce qu'ils ont le plus souvent cessé
d'être : des enfants en quête de reconnaissance et d'amour.
Le CER ne règle rien mais leur fait expérimenter une
relation possible.
Enseignements méthodologiques
La prévalence du
quotidien - Le plus beau programme n'est rien si on lui
sacrifie le quotidien. Et voilà bien l'un des défis
des CER. C'est au jour le jour et sur des petits « riens »
que se fonde notre action. Savoir dire non, attendre que tout le
monde soit à table pour manger, faire le ménage ensemble,
ranger le matériel, etc. Difficile de rester attentif à
tout, quand on est pris dans « la pression » avec les
jeunes, qu'on a le programme à suivre, des rendez-vous, etc.
(et pourtant négliger le quotidien c'est risquer que tout
s'effondre).
Se préoccuper de
nos failles - Le travail éducatif en CER est difficile,
à cause de la pression, de la rapidité et de l'intensité
des sessions, qui s'enchaînent sans que l'on ait eu le temps
de faire le deuil de l'effectif précédent. Dur et
peu gratifiant, car il nous faut donner le meilleur de nous mêmes
sur des séquences, sans avoir de vision dans la durée.
Par ailleurs la confrontation à la violence et le travail
de type 3x8, fragilisent les plus aguerris. D'où l'importance
d'une supervision régulière et d'un travail personnel.
Donner du sens
- Avec les jeunes comme avec les équipes l'enjeu est de toujours
ramener au sens des choses, qui se délite au fil du quotidien
; on resitue le parcours, les objectifs à atteindre, les
résultats obtenus et ce qui reste à parcourir. Ce
travail inlassable de parole est le meilleur garant de la sérénité.
Travailler en réseau
- Le travail en réseau donne de l'air au relatif «
huis clos » du CER et « injecte » de la société
civile dans le travail éducatif, donc du sens. C'est une
antidote au risque « totalitaire » du mythe de la bonne
équipe et une occasion de s'ouvrir à d'autres pratiques.
Pour les jeunes cela permet de relier les expériences à
de « l'humain multiforme » et de se projeter hors du
symptôme.
Difficultés récurrentes
Stabilité des équipes
- Souci n°1 du directeur de CER, la stabilisation de l'équipe
éducative, n'est pas une mince affaire.
Il y a plusieurs raisons : là
où il faudrait des professionnels aguerris, ils ne se bousculent
pas, préférant des horizons plus sereins et les équipes
se constituent autour de noyaux de personnes dont l'engagement et
la bonne volonté ne font aucun doute, mais qui ne représentent
pas un corps homogène de professionnalité, car venant
d'horizons très divers. Cela serait une richesse, si l'on
avait le temps de revenir sur le travail, dans une posture d'auto-formation.
Mais le rythme des sessions ne le permet pas et les phases de bilans
et de préparation qui encadrent chaque session ne peuvent
se substituer aux formations de base. Chacun est donc confronté
à ses ressources propres et il y a de la casse parfois, d'autant
que les horaires de travail se surchargent dès qu'il y a
quelqu'un d'absent. Il y a un réel effort à faire
pour amener des éducateurs diplômés à
s'investir dans les CER. La démarche pionnière mérite
une consolidation et des moyens adaptés.
Enseignements politiques
Changer le marquage négatif
- Les CER sont victimes d'un marquage social négatif. Il
faudrait en finir avec les lieux de relégations et que le
passage dans ce type de parcours soit valorisé et ouvre des
portes au lieu de les fermer. C'est un mal français que ne
connaissent pas de la même façon les anglosaxons. Et
si le passage en CER était une chance ? Cela nous renvoie
à l'effet Pygmalion et à la nécessité,
pour convaincre les jeunes, que nous croyons nous-mêmes à
leur réussite.
Parcours d'insertion choisis
- En sortie de CER, il est difficile d'envisager le retour pur et
simple à la situation antérieure. Il y a donc la place
pour des parcours d'insertion en phase intermédiaire, avec
par exemple des chantiers spécifiques rémunérés
et avec une présence éducative moins lourde mais réelle.
Intérêt
de l'Enfant ?
Je ne m'attarderai pas sur les
ravages de l'hypocrisie généralisée autour
des Droits de l'Enfant, dénoncée en son temps par
A.Finkielkraut et qui a certainement participé aux problèmes
que nous rencontrons ; je terminerai sur une pirouette : l'intérêt
de l'enfant, c'est son intérêt, pas le notre.
Texte paru dans la revue Espace Social
OASIS Magazine - http://www.travail-social.com |