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Texte mis en ligne sur le site de la défenseure des enfants en 2001
Interview
de Danièle Alexandre-Bidon |
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Danièle Alexande-Bidon
est historienne, spécialiste de l'enfance au Moyen Age, chercheur
à l'EHESS, Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales et
auteur de nombreux ouvrages sur le Moyen Age.
Depuis une vingtaine d'années,
grâce aux travaux des historiens médiévistes,
le Moyen Age n'est plus synonyme d'obscurantisme et d'arriération.
Néanmoins, on garde l'image d'une société dure,
notamment envers les enfants. Qu'en est-il réellement ? Le besoin d'affirmer que les sociétés
anciennes sont inaptes à l'éducation des enfants et
incapables de les aimer est sans doute révélateur
du malaise que nous éprouvons devant la maltraitance dont
notre propre société fait preuve envers eux. Le XXe
siècle est vraisemblablement la période qui a le plus
fortement pratiqué les mauvais traitements à enfants.
Quel était, à cette
époque, le pourcentage d'enfants dans la population ? Du fait de l'absence de registres
de baptême ou de décès, on ignore le pourcentage
exact d'enfants. Les seules indications que l'on ait sont celles
de la population des cimetières qui contenaient entre 30%
et 60% d'enfants. En revanche, on connaît mieux la composition
des familles. Il naissait environ 6 à 8 enfants par couple.
Mais un enfant sur trois mourait, le plus souvent de maladie ou
d'accident domestique, très rarement de malnutrition puisque
il y avait à manger pour tous sauf en période de famine.
Les petits enfants de moins de 3 ans étaient extrêmement
surveillés pour être protégés de leur
environnement dangereux : foyer ouvert, animaux de la ferme en liberté,
etc. Passé 3 ans, la surveillance se relâche pour se
concentrer sur le(s) nouveau(x) bébé(s) arrivé(s).
L'enfant est donc amené rapidement à se débrouiller
seul, à être autonome. L'adolescence existe-t-elle ou
est-ce un concept moderne ? Non seulement l'adolescence existe
mais elle est extrêmement redoutée. Autant la société
médiévale est très protectrice vis-à-vis
des petits enfants, qui sont des représentations de l'Enfant
Jésus, autant les adolescents sont vécus comme une
menace dès lors que leur sexualité commence à
s'exprimer. Celle-ci est sévèrement réprimée
car elle se déroule hors mariage, et les adolescentes peuvent
être battues. Les jeunes doivent se plier aux normes sociales
très strictes, la rébellion n'est pas admise. La plupart
des cas de maltraitance physique concernent les adolescents. Il y avait donc bien de la maltraitance
au Moyen Age. Oui, mais elle ne concernait pas
les jeunes enfants. On retrouve d'ailleurs cette distinction entre
enfants et adolescents au niveau de la scolarité. Dès
le XIe siècle, notamment dans les écoles monastiques,
les pédagogues recommandaient la douceur et la tolérance
dans l'enseignement : ne jamais forcer les enfants à apprendre
à lire ni à compter. En revanche, à l'adolescence,
on estime que l'enfant a perdu son innocence et on ne le protège
plus. On connaît des cas de maltraitance où l'adolescent
battu chaque jour et enfermé pour l'empêcher de se
livrer à des " débordements " et où
il en meurt. Est-ce que la société
tolère ces mauvais traitements ? Non, bien entendu. Si on a connaissance
de ces cas, c'est parce que les parents ont été jugés
et condamnés. Il n'y a aucun laxisme dans le système
judiciaire : tous les meurtres d'enfants sont punis de mort. Les
avortements, considérés comme des infanticides, le
sont également. On ne tolère pas le mal fait aux enfants
car la société est totalement imprégnée
des valeurs chrétiennes. Aucune grâce n'est jamais
accordée à un adulte ayant blessé à
mort un enfant, même involontairement, même accidentellement. Et dans les cas de maltraitance
n'entraînant pas la mort de l'enfant ? Les enfants peuvent porter plainte
contre les adultes qui les frappent. Le plus souvent, il s'agit
d'adolescents en apprentissage qui déposent une plainte contre
leur maître. Il y a alors, comme aujourd'hui, expertise médicale,
audition de l'enfant et des témoins, puis condamnation. De
toute façon, la maltraitance ne reste jamais cachée
car, contrairement à l'époque actuelle, au Moyen Age
tout se sait. Les voisins savent ce qui se passent chez vous et
ils témoignent ou dénoncent. La vie privée
n'existe pratiquement pas. De ce fait, il y a une sorte de co-surveillance
de la communauté qui empêche les gens d'aller trop
loin. On écoute donc la parole
de l'enfant ? En matière de justice, on
estime que la parole d'un enfant est valable à partir de
l'âge de dix ans. Mais elle n'est, juridiquement parlant,
recevable qu'à l'âge adulte, c'est-à-dire à
12 ans pour les filles et 14 ans pour les garçons. La parole
d'un enfant enter 10 et 12 ans sera néanmoins prise en compte
s'il persiste dans ses déclarations pendant deux ans. Qu'est-ce qui change à
l'âge adulte ? Dans la vie quotidienne, peu de choses.
Entre 12 et 14 ans, les adolescents vivent toujours avec leurs parents,
ils ne sont pas encore en apprentissage - celui-ci est tardif, il
commence en général vers 15 ou 16 ans. En revanche,
ils ont des droits juridiques : le droit de voter, de témoigner
en justice, de faire un testament, de choisir sa sépulture,
par exemple. Ils ont aussi des devoirs : à 14 ans, les garçons
sont jugés aptes à défendre leur ville et engagés
dans les milices urbaines. L'âge adulte n'est pas en
rapport avec la vie professionnelle ? Pas du tout. Au Moyen Age, les enfants
ne travaillent pas. Ils aident leurs parents - aux champs, à
la boutique, etc. mais rien qui soit de l'ordre du professionnalisme
: pas d'horaires, pas de responsabilités. On considère
qu'ils n'ont ni la formation ni la capacité nécessaires.
L'apprentissage est très long, il dure parfois 8 ans ; ce
n'est qu'ensuite que les jeunes pourront travailler. Par ailleurs,
on estime qu'avant de travailler ils doivent avoir appris les "
rudiments ", c'est-à-dire lire, écrire, compter.
L'école obligatoire n'existe évidemment pas, mais
tout marchand ou artisan a besoin de savoir écrire et compter.
On l'enseigne donc aux enfants, parfois aussi aux enfants de paysans.
Y a-t-il une justice pour les
mineurs différente de celle des adultes ? Quelles sanctions
encourent les enfants lorsqu'ils transgressent les lois ? Nous sommes là à l'opposé
du système actuel. Au Moyen Age, c'est la clémence
pleine et totale pour tout enfant ou adolescent jusqu'à 25
ans, quel que soit l'acte commis. On estime qu'un enfant ne peut
pas être considéré comme criminel même
s'il a tué quelqu'un. La jeunesse est une excuse et l'âge
légal de la majorité ne donne pas de responsabilité
pénale. D'ailleurs à 25 ans, de nombreux garçons
ne sont pas mariés et sont encore en apprentissage. En règle
générale, la justice médiévale est très
clémente sauf dans les cas de meurtres d'enfant commis par
des adultes. Il n'y a donc pas d'enfants dans
les prisons ? Non seulement il n'y en a pas, mais
une femme auteur d'un crime ne sera pas emprisonnée si elle
a un enfant en bas âge, ou sera libérée si son
enfant naît en prison. L'enfant a besoin de sa mère
et le bien-être de celui-ci passe avant le crime de celle-là.
Même un père criminel sera libéré s'il
a des enfants à nourrir. On ne peut pas imaginer d'enlever
un père ou une mère à ses enfants, pour quelque
raison que ce soit. L'enfant doit être élevé
dans sa famille. Qu'est-ce qui caractérise
la famille médiévale ? La majorité des enfants vivent
dans des familles recomposées. Non pas à cause du
divorce - celui-ci n'existe pas car il est interdit par l'Eglise
- mais à cause du décès puis du remariage de
l'un des parents. Beaucoup d'enfants sont donc élevés
par leur beau-père ou par leur belle-mère. Mais ils
ne sont pas maltraités pour autant, malgré le mythe
littéraire de la marâtre. La société
médiévale aime les enfants et est autant attentive
aux enfants du " premier lit " et aux bâtards du
père (les enfants du père nés hors mariage)
qu'aux enfants légitimes. Ont-ils tous les mêmes droits
? Non. Même dans la haute noblesse
et l'aristocratie, où les bâtards sont mieux accueillis
que dans le reste de la population, la moitié de leurs biens
sont confisqués par le seigneur du lieu où ils résident
s'ils meurent sans descendants. Etre bâtard n'est pas une
honte ; c'est un statut social différent, que l'on arbore
sur ses armoiries par une barre dite " barre de bâtardise
". Il n'y a que dans la paysannerie où les bâtards
d'une femme - pas ceux d'un homme - sont plutôt mal vus. Mais
on les élève quand même. On ne les abandonne pas ? Si, parfois. L'abandon existe, on
en a gardé trace dans les registres. Depuis le haut Moyen
Age, l'Eglise préconise l'abandon pour éviter les
infanticides. Les enfants abandonnés sont pris en charge
par des hopitaux spécialisés, mais il y a peu de places
afin de ne pas non plus inciter les parents à l'abandon.
Ils y sont très bien traités malgré la forte
mortalité due aux épidémies : ils sont d'abord
mis en nourrice dans une famille d'accueil. Vers 3-4 ans ils reviennent
dans l'institution puis, vers 6 ans, reçoivent des cours
d'un maître d'école. Plus tard, vers 8 ans, on les
place à nouveau dans une famille d'accueil pour qu'ils puissent
apprendre un métier. Il est prévu par contrat que
la famille doit les élever comme s'ils étaient leurs
propres enfants. Enfin, l'hôpital donne une dot pour que les
filles puissent se marier et que les garçons puissent s'installer.
Ces orphelins sont-ils parfois
adoptés ? Non, l'adoption " pleine et
entière ", au sens légal du terme, n'existe pas. Quel nom portent-ils ? Jusqu'au 13e siècle, le nom
patronymique n'existe pas. Chacun porte le nom du lieu de sa naissance,
ou du lieu dont on est le seigneur. C'est pour cela que la famille
royale s'appelle " de France ", que les ducs sont "
de Bourgogne " ou " de Bretagne", les seigneurs "
de Foix ", etc. Les paysans, eux, portent des noms de lieu-dit
: " du pont ", " du puits ", etc. ou des surnoms
: " Le gros ", " Le gras ", etc.. On donne souvent
aux orphelins le nom de l'endroit où on les a trouvés.
Par exemple : " par les vignes " ! La société médiévale
est donc très protectrice à l'égard des enfants
? Absolument. Nous sommes dans un contexte
où la vie est difficile : les accidents sont nombreux, la
mortalité pour cause de maladie est élevée,
il y a les guerres, les famines à partir du 14e siècle,
etc. Mais on protège les enfants, parfois même jusqu'à
l'excès. Toutes les formes de violence envers les enfants
- y compris les abus sexuels dont quelques textes laissent supposer
qu'ils existaient - sont considérés comme des crimes
et les coupables sont châtiés. Même la notion
d'inceste va plus loin qu'aujourd'hui, puisqu'on considérait
comme incestueuses toutes relations sexuelles entre membres d'une
même famille jusqu'au 7e degré de parenté. Les
interdits concernant les enfants sont très forts et, semble-t-il,
respectés, d'autant plus qu'à la justice civile s'ajoutait
la justice divine. La peur de brûler en Enfer fonctionnait
comme un frein efficace. Il n'y a pas non plus de violence
morale ? Elle existe certainement, mais la
seule forme de violence morale qui nous soit bien connue est le
recours intensif au croquemitaine, au diable et autres êtres
maléfiques. Ils sont utilisés pour terroriser les
enfants afin de les empêcher de faire des bêtises ou
de commettre des négligences qui pourraient mettre leur vie
en danger. Le Moyen Age en a abusé au point que de nombreux
adultes éprouvaient le besoin de se débarrasser des
images traumatisantes de leur enfance en les racontant sous une
forme que l'on qualifierait aujourd'hui de thérapie. Propos recueillis par Anne Terrier |