L’ENFANT VICTIME, LES VICTIMES DE L’ENFANT 

 

par Martial CHENUT, Membre Fondateur de l’ACCJSE, Directeur d’Etablissement Social le 20/10/04 à ASPET à l’occasion des 20 ans de l’Association Commingeoise de  Contrôle Judiciaire Socio-Educatif (ACCJSE)

 

 

 

Bonjour, je ne vais pas commencer en me lançant dans un inventaire exhaustif des misères faites à l’enfant dans le monde, en ce début de 3eme millénaire, mais je pense tout de même utile de les citer, pour remettre les choses en place.

Ces misères sont très contingentes de la situation géographique, politique, économique et sociale dans laquelle évoluent ces enfants.

 

Les famines, les épidémies, sont le premier terreau de « victimisation » de masse de l’enfant en tant que catégorie de personne particulièrement vulnérable. C’est sa survie première qui n’est pas acquise dans ce contexte et l’on pense à l’Afrique sub-saharienne avec les cataclysmes naturels, la famine, le SIDA, etc.

 

Un autre niveau concerne les guerres (y compris  religieuses, civiles ou tribales) dans lesquelles les enfants sont souvent en première ligne des victimes, sous les bombes (Irak, Afghanistan), sous les balles, sous les machettes (comme au Burundi et au Rwanda), dans divers attentats ou dans la répression de ces attentats, ou encore, bien après l’arrêt des conflits, sur les mines antipersonnelles abandonnées sur le terrain (comme au Cambodge).

 

Il y a aussi la pauvreté endémique des 2/3 de la planète, Afrique, Amérique latine, Asie du sud-est et Asie du Sud-ouest à l’exception de quelques ilôts « pétroliers » ainsi que, dans une moindre mesure une grande partie de l’Europe orientale avec les difficultés que rencontrent les régions anciennement sous gestion ou protectorat soviétique. Cette pauvreté est suivie de son cortège de conséquences terribles pour l’enfant, en termes de réduction d’espérance de vie, de manque de soins et d’éducation, d’exploitations de tous ordres, de la prostitution des petits philipins aux ateliers de travail des petits pakistanais, aux bidonvilles de Rio et d’ailleurs, qui ont motivé l’adoption en juin 1999 par la conférence de l’OIT, de la Convention C 182 sur les pires formes de travail des enfants.

 

A ce contexte s’ajoutent bien évidemment, les déportations, les exodes, les déracinements, la répression (escadrons de la mort) et les endoctrinements en tous genres, des régimes où fleurit l’Islam fondamentaliste, aux pays où des enfants sont enrôlés comme soldats  (Sierra Leone mais aussi ailleurs, puisque l’UNICEF dénombre 300 000 jeunes combattants de moins de 18 ans, garçons et filles dans plus de 30 pays).

 

Avec cette dernière catégorie, je fais un peu tomber le mystère que peut comporter le titre de mon intervention, puisque je la range du cotè des enfants victimes, bien que l’on puisse la retrouver mécaniquement de l’autre cotè.

Nous sommes donc face à des constats terribles, qu’on ne peut ignorer lorsqu’on envisage les choses du coté de l’hexagone : en Ethiopie, au Nicaragua, en Ouganda par exemple, 82% de la population vit avec moins de 1 USD par jour !

C’est dire si les discriminations et les inégalités sont très directement liées à l’endroit puis au contexte social dans lequel naît l’enfant considéré. Le fameux IDH (indice de développement humain) qui croise des données d’espérance de vie, de revenus, d’accès à l’éducation, etc. est 4 fois plus élevé dans un pays d’Europe occidentale que dans un pays d’Afrique centrale.

 

La France est dans l’Europe occidentale, soit dans le tiers le plus riche de la planète et encore dans les 10 pays les plus industrialisés. Il est donc assez logique que les choses aillent mieux sur un plan global, ce qui reste d’ailleurs un facteur d’attractivité pour l’immigration bien que les « candidats » choisissent de plus en plus d’autres pays de l’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord.

 

En France il y a donc une démocratie stable, des hôpitaux, des écoles, des assurances et des prestations sociales (dont le RMI). Ce qui n’empêche pas, comme vous le savez, qu’il y ait des centaines de milliers de personnes sans domicile et de nombreux enfants victimes, d’enlèvements, de sévices (y compris sexuels), de meurtres, de maltraitance globale, de négligences graves ou moins graves, de discrimination et …de pauvreté. Concernant cette dernière, il faut se représenter, selon un rapport du CERC (Conseil de l’Emploi, des Revenus et de la Cohésion sociale) de février 2004, qu’il y a encore aujourd’hui en France 1Million d’enfants qui grandissent dans des familles pauvres et connaissent de ce fait un risque accru d’être eux-mêmes confrontés plus tard à la pauvreté.

 

Ceci étant dit, même si tout n’est pas parfait, la France reste un des pays occidentaux qui a fait de gros efforts pour faire avancer les choses au plan international comme au plan national, dans le registre législatif comme sur celui des réformes sociales, pour protéger l’enfant, reconnaître ses droits et tenter de les garantir activement par diverses mesures concrètes, dans le sillage de la Convention Internationale sur les droits de l’enfant adoptée le 20 novembre 1989 par l’assemblée générale des Nations Unies (30 ans jour pour jour après la Déclaration des Droits de l’enfant,  extrapolée de celle des Droits de l’homme). La ratification par le France de cette Convention Internationale non applicable directement en droit français a poussé le législateur à produire un certain nombre de textes rendant applicables les dispositions de cette convention. Nous citerons sans être exhaustifs :

·            La loi du 8/01/93 instituant le JAF (Juge aux affaires familiales), requérant l’audition dans toute procédure le concernant, du mineur « capable de discernement », le consentement du mineur de plus de 13 ans à son adoption éventuelle, à tout changement de prénom et de nom hors filiation, le refus possible d’un prénom dans l’intérêt de l’enfant, par l’officier d’état civil.

·            La loi du 17/06/1998 sur la prévention et la répression des infractions sexuelles et la protection des mineurs qui institue l’obligation d’enregistrement audiovisuel de l’audition du mineur avec son accord ou celui de son représentant, le remboursement des soins éventuels et de l’expertise à 100% par la SS, la motivation obligatoire des raisons d’un classement sans suite avec explication à la victime, la nomination d’un administrateur ad hoc assurant la protection du mineur, l’application du droit français aux agressions sexuelles commises à l’étranger contre un mineur par un ressortissant français (tourisme sexuel).

·            La loi du 15/06/2000 renforçant la présomption d’innocence et les droits des victimes, applicable aux adultes comme aux mineurs, instituant l’obligation pour les tribunaux de faire connaître aux victimes l’avancement de la procédure, permettant la communication de certains actes, faisant obligation à la police judiciaire de recevoir sur place les plaintes déposées par les victimes, permettant au procureur de la République de recourir aux services d’une association conventionnée pour porter aide et assistance aux victimes.

·            La loi du 4/03/2002 relative à l’autorité parentale, consacrant le respect dû à la personne de l’enfant dans divers domaines, instituant le devoir de chacun des parents de maintenir des liens personnels avec l’enfant en respectant ceux qu’il a avec l’autre parent, instituant la possibilité de résidence alternée (obligation éventuelle du JAF), instituant l’obligation pour les parents d’associer l’enfant aux décisions qui le concernent selon son âge et sa maturité, interdisant la prostitution des mineurs et plaçant ces mineurs éventuels sous protection judiciaire, instituant des sanctions aggravés aux « clients » de ces mineurs, sanctionnant la détention d’images pornographiques mettant en scène des mineurs, rétablissant l’égalité de droits et devoirs entre enfants dont la filiation est légalement établie (adoptés, adultérins, légitimes), instituant un administrateur ad hoc représentant les mineurs étrangers isolés en zone d’attente ou demandant le statut de réfugié, dans toutes les procédures le concernant.

·            La loi du 4/03/2002 relative aux droits des malades, instituant le droit d’être informé sur son état de santé et pour le mineur hospitalisé le droit de participer à la prise de décision le concernant selon son degré de maturité, le droit pour le mineur de refuser l’accès au dossier médical pour le titulaire de l’autorité parentale, ou de médiatiser cet accès par le biais d’un médecin.

·            La loi du 22/01/2002 relative à l’accès aux origines des personnes adoptées ou pupilles de l’Etat, facilitant les démarches des personnes recherchant leurs parents biologiques, créant un Conseil national pour l’accès aux origines personnelles (CNAOP) qui centralise les informations.

·            Le décret du 15 mars 2002 modifiant le code civil et relatif à l’assistance éducative, permettant aux familles d’avoir accès à leur dossier d’assistance éducative, le mineur capable de discernement pouvant consulter le dossier le concernant, en présence de son père, de sa mère ou de son avocat

A ce panel législatif il faut ajouter un texte important, la loi du 10 juillet 1989 relative à la prévention des mauvais traitements et à la protection de l’enfance, instituant la co-responsabilité de l’Etat et du Conseil Général, dont le rôle va devenir essentiel en matière de prévention et dans une partie du traitement de la maltraitance (signalement notamment). Il est à noter que ce texte intervient 100 ans après la loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, instaurant la possibilité de déchoir de la puissance paternelle pour motifs graves, le père, la mère et leurs ascendants, l’Etat en devenant détenteur, à charge pour lui de confier la tutelle des enfants, à des particuliers, à l’Assistance publique ou à une « association charitable autorisée » (ancêtre du « secteur associatif habilité »).

 

Ces dispositions de 1989 inaugurent un réel progrès dans la prévention et le traitement de la maltraitance, longtemps réclamé par les associations de défense de l’enfance maltraitée : numéro vert, procédures de signalement, recueil de la parole de l’enfant, saisine de l’autorité judiciaire, assistance de l’enfant par un avocat et/ou un administrateur ad hoc, allongement du délai de prescription au delà de la majorité, campagnes de sensibilisation et d’information, etc.

 

La presse a beaucoup relayé ces préoccupations dans les années qui ont suivi et le sujet a été presque sur-médiatisé avec peu à peu une succession de témoignages de gens célèbres sur leur propre vécu traumatique infantile, genre toujours très en vogue chez les éditeurs (voir F.O.G, Catherine Allegret, B.Gastaldi..etc.), ce qui nous permet, au passage de vérifier que cela se passe bien dans tous les milieux mais que ce qui change, c’est ce que l’on en fait.

 

Pour autant la réalité a la vie dure, si l’on en croit les chiffres récemment cités dans la presse (France Inter), faisant état de 5000 situations incestueuses officiellement recensées par an en France, pour environ 30 000 situations estimées, relevant de la maltraitance globale à caractère sexuel (détail qui tue, 48% des auteurs de maltraitance seraient des mères et 27% des pères). Données qui sont à recevoir avec prudence, même si l’on peut enregistrer un certain recul par rapport aux années 1990 (50 000).

 

Ce bémol ne doit pas nous décourager car les choses vont dans le bon sens et l’on constate par ailleurs qu’en une quinzaine d’années, sous la pression des professionnels et des associations militantes, la prise en compte progressive de la parole de l’enfant est une réalité irréversible, malgré les avatars qu’elle a pu ici ou là engendrer. C’est d’autant plus important que l’on sait en matière de maltraitance que le travail de réparation du traumatisme et de reconstruction de la personne, ne peut se faire véritablement qu’à partir de l’expression de la victime et de la reconnaissance du préjudice subi via l’officialisation du traitement judiciaire.

 

La prise en compte de la parole de l’enfant ne concerne pas le seul registre de la maltraitance, puisque, nous l’avons vu plus haut, il s’agit d’entendre l’enfant par rapport aux évènements familiaux ou dans les procédures qui le concernent, ce qui est tout à fait dans l’esprit de l’article 12 de la CIDE.

 

Cette prise en compte associée à la garantie d’une représentation de l’enfant (avocat, administrateur ad hoc), nous propulse dans le champ plus global du respect de la personne avec le glissement corollaire vers l’enfant « sujet de droit ». Dans les dispositions de la loi de mars 2002 relative à l’autorité parentale, on mesure le chemin parcouru depuis le code de 1804 qui consacrait la puissance paternelle comme quasi discrétionnaire et même des premières lois de protection de l’enfance, comme celle de 1841 limitant à 8h par jour maximum le travail des enfants de moins de 8 ans et à 12h celui des 10-12ans ! Problème vigoureusement dénoncé par Victor Hugo dans  Le livre des mères  :

« Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre

Qui produit la richesse en créant la misère,

Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil ».

 

Un indéniable progrès, donc dans la volonté de prise en compte de l’enfant victime et aussi globalement de ses droits. Car comme le confirme Eva Thomas, c’est à partir de la reconnaissance de la position de victime que la victime peut quitter sa position et se dégager de la culpabilité diffuse attachée aux actes subis dont elle pense souvent être en partie responsable (cas de l’inceste intrafamilial).

 

Mais également cete volonté peut rester orpheline, si elle n’est pas couplée à une autre volonté, celle du progrès social en tant que coéfficient réducteur de toutes les misères, y compris celles faites à l’enfant. Car il est facile de s’endormir sous  « le discours généralisé de la sollicitude » comme l’appelle Baudrillard. Dans le concert des applaudissements nourris à la naissance de la CIDE, il s’est trouvé quelques réticents et non des moindres (je pense notamment à A.Filkenkraut dans un article du monde du 9/01/90 et interview CNAEMO 03/91), pour dénoncer les effets pervers de cette convention et l’hypocrisie qu’il y aurait à considérer que la promulgation de ces droits suffirait à en garantir l’application, dans un certain nombre de pays signataires connus pour aller précisément à l’encontre de ces droits. Il rappelait par ailleurs qu’il n’y a pas d’éducation possible sans que soit marquée la différence entre maturité et immaturité. Il considérait le concept d’enfant citoyen comme un alibi idéal pour toutes les manipulations politiques ou mercantiles, au prétexte de faire s’exprimer un enfant, en se réjouissant qu’il livre son opinion, oubliant par là même, que pour penser par soi-même il faille faire le détour de penser par les autres, à savoir le détour par les livres, par la culture. 

 

Ce n’est pas le droit à lui seul qui va changer concrètement la situation des enfants. La société actuelle fait un usage immodéré du droit et par ailleurs on attend peut-être trop du droit, c’est à dire à la fois qu’il condamne l’auteur et qu’il répare la victime, dans la dimension psychothérapique du procès.

 

La dérive est patente et tout le monde s’accorde à conclure après l’affaire d’Outreau sur l’importance de coupler la prise en compte de la parole de l’enfant à la détermination obstinée de la preuve. Car la parole de l’enfant n’a pas à être sacralisée, l’enfant pouvant se tromper aussi, mentir, être manipulé.

 

Pour autant la responsabilité de ce type d’affaire ne doit pas retomber sur les épaules déjà bien lourdes de ces enfants maltraités, par des membres de leur famille pour la plupart. Il s’agit plus des dysfonctionnement des adultes qui ont recueilli leurs paroles et ont eu du mal à les interpréter de manière adaptée (je pense ici, par exemple, aux enfants manipulés par leur mère ou père dans le cadre de divorces conflictuels).

 

En ce sens la deuxième partie de mon propos sur les victimes de l’enfant s’éclaire. C’est de l ‘Enfance sacralisée dont sont victimes les inculpés de l’affaire d’Outreau, de cette même sollicitude généralisée envers le pseudo-concept d’Enfance qui empêche d’envisager que cette parole, si elle est naturelle puisse être ambivalente, mélanger souvenir et fantasmes, etc. On est en quelque sorte passé d’un excès à l’autre. On n’écoutait pas du tout l’enfant dans un passé presque récent et peut-être qu’on l’écoute trop actuellement, en tous cas qu’on l’écoute mal, que cette écoute est polluée par une visio angélico-cynique et niaise de l’état d’enfance. Ce qui fait dire à A.Filkenkraut que c’est un monde complètement infantilisé qui promulgue les droits de l’Enfant, en faisant l’impasse sur le contexte socio-économique de vie de ces enfants, sur les réalités du marché où les enfants sont la cible de consommation.

 

Mais avant de clore ce premier volet sur l’enfant victime, je voudrai prévenir un danger et dire un espoir :

 

·                        Le danger serait de victimiser l’enfant à outrance (et même à Outreau !), ce qui aboutirait à le réduire à l’état d’objet de sollicitude et rendrait sourd à sa réalité. Cela constituerait forcément une assignation invalidante ou aliénante (je pense ici, par similitude, aux soubresauts de l’opinion sur le cas du repenti Patrick Henri, la réussite Badinter, le rescapé de la peine de mort, devenu l’ingrat Patrick Henri qui ne mérite même pas son salut).

·                        L’espoir c’est la formidable énergie de vie qui habite la plupart du temps ces enfants et leur permet de rebondir selon des mécanismes dont la description éthologique est assez à la mode à travers le concept de résilience, abondamment décrit, non sans une certaine pertinence par Boris Cyrulnik et dont on peut trouver l’illustration dans l’exemple de la jeune rwandaise Annick Kayitesi, rescapée à plusieurs reprises des massacres du génocide tutsi, auteur du livre « nous sommes toujours là » qui se bat maintenant pour témoigner ou dans un autre registre de son compatriote le chanteur Corneille, lauréat des Victoires de la musique.

 

 

 

 

Passons maintenant au second volet : les victimes de l’enfant qui sera plus court.

Je vois 3 catégories évidentes, mais non exhaustives, auxquelles je me tiendrai, toujours du coté de l’enfant, mais cette fois comme créateur de victimes :

 

·                        Les enfants soldats 

·                        Les enfants délinquants

·                        Les enfants tyrans

 

Concernant les enfants soldats, point n’est besoin d’insister sur le fait qu’enrôlès de fait (souvent via l’exaltation ou la rémunération) dans des mouvements de guerrilla ou des armèes de fortune, ils sont au delà des apparences et des dégâts considérables qu’ils peuvent occasionner aux autres et aussi à eux-mêmes, éminement victimes des causes qu’ils prétendent servir. Il y a dans l’enrôlement des enfants quelque chose d’abject et de radicalement choquant qui témoigne soit de l’état de confusion réel des pays ou des régions concernées, soit de l’organisation méthodique de cette confusion par des organisations criminelles et/ou totalitaires. Annah Ahrendt a bien décrit la prédiléction des systèmes totalitaires pour l’embrigadement des enfants et l’histoire du 20eme siècle regorge hélas d’exemples funestes. Au-delà des victimes produites, les enfants qui ont participé en tant qu’acteurs à des massacres, sont décrits par la littérature spécialisée comme cassés, hébétés, invalidés dans leur humanité naissante par la traversée du tabou, désarticulés.

 

Concernant les enfants délinquants, particulièrement les enfants auteurs de violences et d’agressions diverses, on sait que le taux d’enfants ayant subi eux-même des violences ou en ayant été témoins est très élevé. C’est je crois le cas de Patrice Allègre, dont on relève qu’il aurait été petit, le témoin silencieux durant des années, des ébats animès et parfois violents de sa mère dans sa voiture, au gré de ses rencontres, ce qui a de quoi provoquer de graves dommages, ceci n’étant pas une excuse bien entendu, mais un élément de comprèhension parmi d’autres face à l’incompréhensible du meurtre en série. On connaît aussi le taux (+ ou - 30%) de résurgence des mauvais traitements subis en mauvais traitements agis, même si là encore il n’y a pas de fatalité.

 

Concernant les atteintes aux biens, ce n’est pas tout à fait le même ressort : Sébastian Roché a bien décrit les 4 facteurs conjugués de risque de constitution du parcours délinquant dans les sociétés occidentales, une dégradation ou une disqualification familiale,  une frustration économique intense vis à vis de la stimulation de consommation, la facilité déconcertante à agir dans des sociétés peu protégées par la solidarité collective et enfin le peu de réponses du corps social, encore que sur ce sujet les choses ont un peu changé. Mais je ne résiste pas pour autant à citer Deligny : « Soignons les délinquants et punissons les tuberculeux. Nous verrons se raréfier les uns et se multiplier les autres ».

 

 

Il est bien entendu hors de question de sous-estimer les victimes, réelles de la délinquance. Il y en a beaucoup et souvent elles-mêmes sont en situation de difficulté économique ou sociale, donc moins bien protégées.

 

Mais s’il faut réfléchir à l’importance de la sanction, à la dissuasion, à la contention, il faut y réfléchir pour tout le monde. Certains préfets ont des amnésies sur les incendies de paillottes, des responsables de partis sur les emplois fictifs, des ministres sont enregistrés à 160Km/h et l’on découvre que la compagnie pétrolière nationale avait constitué des réseaux d’influence maffieux. Tout va très bien, soyons citoyens !

 

La délinquance a changé dans nos contrées civilisées mais nettement moins civilisatrices qu’il y a 40 ans. L’immigration a explosé mais l’intégration est en panne, les collectifs de solidarité et de lutte sont effondrés, la crise économique a laissé sur le bord de la route un nombre de plus en plus grand de victimes autochtones dans les mutations industrielles, les recompositions sur fond de mondialisation libérale avec les délocalisations, les régions entières sinistrées et les laissés pour compte qui fournissent un sous-prolétariat d’exclusion et de relégation, des chroniques du RMI qui ne s’insèrent vraiment plus, les normaux inutiles, dont parle Robert Castel, socialement désaffiliés dans une société qui n’a pas trouvé comment remplacer le travail, en tant qu’activité productrice de dignité humaine et de reconnaissance sociale.

 

Dès lors comment faire, quand on a 15 ans, plein de vie et d’envies, pas de sous, des modèles parentaux invalidés, la pression de la consommation via la publicité et pas d’éducation au sens de réflexions, de valeurs transposables pour s’expliquer le réel et savoir orienter sa conduite ? Quand on croit que la normalité passe par une tenue vestimentaire forcément griffée au crocodile ou autre attrape-nigaud, quand être quelqu’un c’est avoir sur soi des affaires de prix qui ne consoleront pas du peu de prix que la société nous accorde, bien évidemment la prédation devient un jeu, un défi, une façon d’exister, de prendre des risques, comme on en prend à l’adolescence. Mais là c’est encore de reconnaissance qu’il s’agit, d’abord, celle « positive » des copains que l’on impressionne par ses hauts faits, la solidarité du quartier, la seule communauté où l’on peut espèrer se faire accepter par ses actes, et puis la reconnaissance négative que l’on suscite et qui grise, la peur que l’on inspire au passant, le cotè rebelle à toutes les autorités, le caillassage des fourgons, les tribus de la rue, pour se croire, peu de temps, très peu de temps, juste le roi du monde, le temps de comprendre qu’on a tout faux !

 

Là non plus, le droit ne peut pas tout sans le progrès social, le travail des associations, l’éducation par tous les moyens et des portes de sortie pour ces jeunes qui leur rendent l’envie d’espérer dans un avenir meilleur.

 

On parle souvent à propos de ces jeunes qui multiplient les délits, de la nécessité de faire avec eux un travail sur la prise en compte des victimes de leurs agissements. Effort d’intention salutaire, mais compliqué, car pour les côtoyer de près, je suis toujours frappé de leur déficit d’altérité en quelque sorte. L’autre n’est qu’un gêneur ou un objet de convoitise dans ce qu’il possède et que je peux lui prendre, mais l’autre est totalement abstrait la plupart du temps. C’est là que les expériences comme celles que mènent les CER dans le volet de participation à des actions humanitaires peuvent déclencher des prises de conscience salutaires, au fin fond de l’Atlas marocain ou des steppes du Burkina où la vie s’inscrit sur d’autres logiques d’échanges.

 

Enfin l’enfant-tyran, dernier avatar de nos sociétés déboussolées en général et en matière d’éducation en particulier, où l’on a tellement poussé le bouchon sur l’écoute des prétendus besoins de nos petits chéris et de leurs moindres désidératas, dans une fétichisation de l’enfant, comme réceptacle de toutes les projections individuelles et sociétales sur la construction de l’individu parfait qui n’aurait manqué de rien, ni en alimentation, ni en affection, ni en éducation, ni en consommation, etc et qui donc devra réussir à quoi on ne sait pas trop, mais en tous cas à faire que ses parents se considèrent être de bons parents, puisque là encore la normalité s’est installée. Ne me dites pas que j’exagère ou je vous emmène à la maison de la presse acheter tous les magazines qui traitent du « comment faire avec nos petits chéris, êtes-vous de bons parents » test à l’appui, etc. Le Hic de ce phénomène, c’est qu’il s’est constitué sur le mythe de la plénitude, alors que la vie c’est le désir et le désir c’est le manque, comme nous l’ont enseigné les psychanalystes.

 

On assiste à une intense activité de publication sur le sujet de l’enfant-tyran, à la mesure de la capitulation des adultes à savoir dire un « NON » clair et net à ces enfants qui comprennent peu à peu qu’en en rajoutant du cotè du comportement, on obtient ce qu’on veut (ou plutôt ce qu’on croit vouloir, c’est dire si c’est sans fin !). On peut donc citer Louis ROUSSEL avec l’Enfance Oubliée, Didier PLEUX avec De l’enfant-roi à l’enfant tyran ou Christiane OLIVIER avec Enfants-rois, plus jamais ça, pour ceux que cela passionne dont je ne suis pas !

 

En guise de conclusion,

 

Je ne vais pas m’escrimer à répéter ce que vous aurez compris : pour moi les enfants sont surtout victimes, au pire dans les 2/3 tiers du monde, de la pauvreté, de la cruauté de la cupidité et de la manipulations des adultes, au mieux dans le tiers restant, de leur inconséquence et de leur inconsistance en tant qu’adultes,  censés transmettre quelque chose de la compréhension du monde qui nous entoure et de pourquoi nous nous conduisons comme nous le faisons. Mais transmettre c’est accepter le débat et à l’heure actuelle les adultes occidentaux sont un peu paumés sur pas mal de sujets et ont tendance à se conduire en autistes vis à vis de leurs enfants, préférant voir l’enfant dont ils rêvent (avec le marché qui les aide à trouver la panoplie adéquate) que l’enfant comme il est. Par ailleurs le monde est devenu complexe, sur le plan technologique comme sur le plan politique avec des données nouvelles comme le terrorisme radical et planétaire et nous sommes un peu en panne d’explications (voir J.Baudrillard avec Le pacte de lucidité ou l’intelligence du ma)

 

Selon l’étude épidémiologique de Marie CHOQUET qui est venue en parler au GREP, les jeunes sous mandat judiciaire en France (78% de garçons et 22% de filles) sont des jeunes plutôt citadins, tendance banlieusards, souvent de nationalité ou d’origine étrangère et non ou mal scolarisés. Dans un cas sur deux, le couple familial est dissocié par divorce ou décès et dans un cas sur deux le père est au chômage ou en invalidité. Voilà le cocktail victime-auteur !

 

Pour revenir dans le sujet, la victime a une place et la victime a des droits. C’est assez récent pour qu’on souligne les efforts réalisés en ce domaine. Cette question ne recouvre malheureusement pas la question  de la prévention globale, des inévitables réajustements entre les pays du Nord et les pays du Sud et celle du débat de société qui se pose à cette occasion à l’intérieur même des sociétés occidentales : le droit ne peut pas tout même s’il est de plus en plus convoqué à recouvrir la question du progrès social sous celle de la responsabilité individuelle. Nous vivons dans une bulle et tout ne va pas si bien dans la bulle, même si nous ne voulons rien savoir, entre autres, de la pulsion de mort !

 

Quand à la prise en charge des victimes, tournons lui le dos avec Saül KARSZ, pour lui préférer « la prise en compte, qui suppose que le praticien est à même de se prendre en compte lui-même, c’est à dire qu’il tente de comprendre quelque chose de ce sur quoi il travaille et de ce par quoi il est travaillé… il s’agit là d’intervenants socio-désirants qui tentent de se mettre au courant du fait qu’ils prennent part et parti dans les situations où ils interviennent, et qu’ils ne sauraient donc être neutres ».

 

Je vous remercie de votre attention.                           Martial CHENUT le 20/10/04