par Martial CHENUT, Membre
Fondateur de l’ACCJSE, Directeur d’Etablissement Social le 20/10/04 à ASPET à
l’occasion des 20 ans de l’Association Commingeoise de Contrôle Judiciaire Socio-Educatif (ACCJSE)
Bonjour, je ne vais pas commencer en
me lançant dans un inventaire exhaustif des misères faites à l’enfant dans le
monde, en ce début de 3eme millénaire, mais je pense tout de même utile de les
citer, pour remettre les choses en place.
Ces misères sont très contingentes
de la situation géographique, politique, économique et sociale dans laquelle
évoluent ces enfants.
Les famines, les épidémies, sont le
premier terreau de « victimisation » de masse de l’enfant en tant que
catégorie de personne particulièrement vulnérable. C’est sa survie première qui
n’est pas acquise dans ce contexte et l’on pense à l’Afrique sub-saharienne
avec les cataclysmes naturels, la famine, le SIDA, etc.
Un autre niveau concerne les guerres
(y compris religieuses, civiles ou
tribales) dans lesquelles les enfants sont souvent en première ligne des
victimes, sous les bombes (Irak, Afghanistan), sous les balles, sous les
machettes (comme au Burundi et au Rwanda), dans divers attentats ou dans la
répression de ces attentats, ou encore, bien après l’arrêt des conflits, sur
les mines antipersonnelles abandonnées sur le terrain (comme au Cambodge).
Il y a aussi la pauvreté endémique
des 2/3 de la planète, Afrique, Amérique latine, Asie du sud-est et Asie du
Sud-ouest à l’exception de quelques ilôts « pétroliers » ainsi que,
dans une moindre mesure une grande partie de l’Europe orientale avec les
difficultés que rencontrent les régions anciennement sous gestion ou
protectorat soviétique. Cette pauvreté est suivie de son cortège de conséquences
terribles pour l’enfant, en termes de réduction d’espérance de vie, de manque
de soins et d’éducation, d’exploitations de tous ordres, de la prostitution des
petits philipins aux ateliers de travail des petits pakistanais, aux
bidonvilles de Rio et d’ailleurs, qui ont motivé l’adoption en juin 1999 par la
conférence de l’OIT, de
A ce contexte s’ajoutent bien
évidemment, les déportations, les exodes, les déracinements, la répression
(escadrons de la mort) et les endoctrinements en tous genres, des régimes où
fleurit l’Islam fondamentaliste, aux pays où des enfants sont enrôlés comme
soldats (Sierra Leone mais aussi
ailleurs, puisque l’UNICEF dénombre 300 000 jeunes combattants de moins de 18 ans,
garçons et filles dans plus de 30 pays).
Avec cette dernière catégorie, je fais un peu tomber le
mystère que peut comporter le titre de mon intervention, puisque je la range du
cotè des enfants victimes, bien que l’on puisse la retrouver mécaniquement de
l’autre cotè.
Nous sommes donc face à des constats
terribles, qu’on ne peut ignorer lorsqu’on envisage les choses du coté de
l’hexagone : en Ethiopie, au Nicaragua, en Ouganda par exemple, 82% de la
population vit avec moins de 1 USD par jour !
C’est dire si les discriminations et
les inégalités sont très directement liées à l’endroit puis au contexte social
dans lequel naît l’enfant considéré. Le fameux IDH (indice de développement
humain) qui croise des données d’espérance de vie, de revenus, d’accès à
l’éducation, etc. est 4 fois plus élevé dans un pays d’Europe occidentale que
dans un pays d’Afrique centrale.
En France il y a donc une démocratie
stable, des hôpitaux, des écoles, des assurances et des prestations sociales
(dont le RMI). Ce qui n’empêche pas, comme vous le savez, qu’il y ait des
centaines de milliers de personnes sans domicile et de nombreux enfants
victimes, d’enlèvements, de sévices (y compris sexuels), de meurtres, de
maltraitance globale, de négligences graves ou moins graves, de discrimination
et …de pauvreté. Concernant cette dernière, il faut se représenter, selon un
rapport du CERC (Conseil de l’Emploi, des Revenus et de
Ceci étant dit, même si tout n’est
pas parfait,
·
La loi du 8/01/93 instituant le JAF (Juge aux affaires
familiales), requérant l’audition dans toute procédure le concernant, du mineur
« capable de discernement », le consentement du mineur de plus de 13
ans à son adoption éventuelle, à tout changement de prénom et de nom hors
filiation, le refus possible d’un prénom dans l’intérêt de l’enfant, par l’officier
d’état civil.
·
La loi du 17/06/1998 sur la prévention et la répression des
infractions sexuelles et la protection des mineurs qui institue l’obligation
d’enregistrement audiovisuel de l’audition du mineur avec son accord ou celui
de son représentant, le remboursement des soins éventuels et de l’expertise à
100% par
·
La loi du 15/06/2000 renforçant la présomption d’innocence
et les droits des victimes, applicable aux adultes comme aux mineurs, instituant
l’obligation pour les tribunaux de faire connaître aux victimes l’avancement de
la procédure, permettant la communication de certains actes, faisant obligation
à la police judiciaire de recevoir sur place les plaintes déposées par les
victimes, permettant au procureur de
·
La loi du 4/03/2002 relative à l’autorité parentale,
consacrant le respect dû à la personne de l’enfant dans divers domaines,
instituant le devoir de chacun des parents de maintenir des liens personnels
avec l’enfant en respectant ceux qu’il a avec l’autre parent, instituant la
possibilité de résidence alternée (obligation éventuelle du JAF), instituant
l’obligation pour les parents d’associer l’enfant aux décisions qui le
concernent selon son âge et sa maturité, interdisant la prostitution des
mineurs et plaçant ces mineurs éventuels sous protection judiciaire, instituant
des sanctions aggravés aux « clients » de ces mineurs, sanctionnant
la détention d’images pornographiques mettant en scène des mineurs,
rétablissant l’égalité de droits et devoirs entre enfants dont la filiation est
légalement établie (adoptés, adultérins, légitimes), instituant un
administrateur ad hoc représentant les mineurs étrangers isolés en zone
d’attente ou demandant le statut de réfugié, dans toutes les procédures le
concernant.
·
La loi du 4/03/2002 relative aux droits des malades,
instituant le droit d’être informé sur son état de santé et pour le mineur
hospitalisé le droit de participer à la prise de décision le concernant selon
son degré de maturité, le droit pour le mineur de refuser l’accès au dossier
médical pour le titulaire de l’autorité parentale, ou de médiatiser cet accès
par le biais d’un médecin.
·
La loi du 22/01/2002 relative à l’accès aux origines des
personnes adoptées ou pupilles de l’Etat, facilitant les démarches des
personnes recherchant leurs parents biologiques, créant un Conseil national
pour l’accès aux origines personnelles (CNAOP) qui centralise les informations.
·
Le décret du 15 mars 2002 modifiant le code civil et relatif
à l’assistance éducative, permettant aux familles d’avoir accès à leur dossier
d’assistance éducative, le mineur capable de discernement pouvant consulter le
dossier le concernant, en présence de son père, de sa mère ou de son avocat
A ce panel législatif il faut
ajouter un texte important, la loi du 10 juillet 1989 relative à la prévention
des mauvais traitements et à la protection de l’enfance, instituant la
co-responsabilité de l’Etat et du Conseil Général, dont le rôle va devenir
essentiel en matière de prévention et dans une partie du traitement de la
maltraitance (signalement notamment). Il est à noter que ce texte intervient
100 ans après la loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants
maltraités ou moralement abandonnés, instaurant la possibilité de déchoir de la
puissance paternelle pour motifs graves, le père, la mère et leurs ascendants,
l’Etat en devenant détenteur, à charge pour lui de confier la tutelle des
enfants, à des particuliers, à l’Assistance publique ou à une
« association charitable autorisée » (ancêtre du « secteur
associatif habilité »).
Ces dispositions de 1989 inaugurent
un réel progrès dans la prévention et le traitement de la
maltraitance, longtemps réclamé par les associations de défense de
l’enfance maltraitée : numéro vert, procédures de signalement, recueil de la
parole de l’enfant, saisine de l’autorité judiciaire, assistance de l’enfant
par un avocat et/ou un administrateur ad hoc, allongement du délai de
prescription au delà de la majorité, campagnes de sensibilisation et
d’information, etc.
La presse a beaucoup relayé ces
préoccupations dans les années qui ont suivi et le sujet a été presque
sur-médiatisé avec peu à peu une succession de témoignages de gens célèbres sur
leur propre vécu traumatique infantile, genre toujours très en vogue chez les
éditeurs (voir F.O.G, Catherine Allegret, B.Gastaldi..etc.), ce qui nous
permet, au passage de vérifier que cela se passe bien dans tous les milieux
mais que ce qui change, c’est ce que l’on en fait.
Pour autant la réalité a la vie
dure, si l’on en croit les chiffres récemment cités dans la presse (France
Inter), faisant état de 5000 situations incestueuses officiellement recensées
par an en France, pour environ 30 000 situations estimées, relevant de la
maltraitance globale à caractère sexuel (détail qui tue, 48% des auteurs de
maltraitance seraient des mères et 27% des pères). Données qui sont à recevoir
avec prudence, même si l’on peut enregistrer un certain recul par rapport aux
années 1990 (50 000).
Ce bémol ne doit pas nous décourager
car les choses vont dans le bon sens et l’on constate par ailleurs qu’en une
quinzaine d’années, sous la pression des professionnels et des associations
militantes, la prise en compte progressive de la parole de l’enfant est une
réalité irréversible, malgré les avatars qu’elle a pu ici ou là engendrer.
C’est d’autant plus important que l’on sait en matière de maltraitance que le
travail de réparation du traumatisme et de reconstruction de la personne, ne
peut se faire véritablement qu’à partir de l’expression de la victime et de la
reconnaissance du préjudice subi via l’officialisation du traitement
judiciaire.
La prise en compte de la parole de
l’enfant ne concerne pas le seul registre de la maltraitance, puisque, nous
l’avons vu plus haut, il s’agit d’entendre l’enfant par rapport aux évènements
familiaux ou dans les procédures qui le concernent, ce qui est tout à fait dans
l’esprit de l’article 12 de
Cette prise en compte associée à la
garantie d’une représentation de l’enfant (avocat, administrateur ad hoc), nous
propulse dans le champ plus global du respect de la personne avec le glissement
corollaire vers l’enfant « sujet de droit ». Dans les dispositions de
la loi de mars 2002 relative à l’autorité parentale, on mesure le chemin
parcouru depuis le code de 1804 qui consacrait la puissance paternelle comme
quasi discrétionnaire et même des premières lois de protection de l’enfance,
comme celle de 1841 limitant à 8h par jour maximum le travail des enfants de
moins de 8 ans et à 12h celui des 10-12ans ! Problème vigoureusement
dénoncé par Victor Hugo dans Le livre des mères :
« Travail mauvais qui prend
l’âge tendre en sa serre
Qui produit la richesse en créant la
misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil ».
Un indéniable progrès, donc dans la volonté de prise en
compte de l’enfant victime et aussi globalement de ses droits. Car comme le
confirme Eva Thomas, c’est à partir de la reconnaissance de la position de
victime que la victime peut quitter sa position et se dégager de la culpabilité
diffuse attachée aux actes subis dont elle pense souvent être en partie
responsable (cas de l’inceste intrafamilial).
Mais également cete volonté peut
rester orpheline, si elle n’est pas couplée à une autre volonté, celle du
progrès social en tant que coéfficient réducteur de toutes les misères, y
compris celles faites à l’enfant. Car il est facile de s’endormir sous « le
discours généralisé de la sollicitude » comme l’appelle Baudrillard. Dans
le concert des applaudissements nourris à la naissance de
Ce n’est pas le droit à lui seul qui
va changer concrètement la situation des enfants. La société actuelle fait un
usage immodéré du droit et par ailleurs on attend peut-être trop du droit,
c’est à dire à la fois qu’il condamne l’auteur et qu’il répare la victime, dans
la dimension psychothérapique du procès.
La dérive est patente et tout le
monde s’accorde à conclure après l’affaire d’Outreau sur l’importance de
coupler la prise en compte de la parole de l’enfant à la détermination obstinée
de la preuve. Car la parole de l’enfant n’a pas à être sacralisée, l’enfant
pouvant se tromper aussi, mentir, être manipulé.
Pour autant la responsabilité de ce
type d’affaire ne doit pas retomber sur les épaules déjà bien lourdes de ces
enfants maltraités, par des membres de leur famille pour la plupart. Il s’agit
plus des dysfonctionnement des adultes qui ont recueilli leurs paroles et ont
eu du mal à les interpréter de manière adaptée (je pense ici, par exemple, aux
enfants manipulés par leur mère ou père dans le cadre de divorces
conflictuels).
En ce sens la deuxième partie de mon
propos sur les victimes de l’enfant s’éclaire. C’est de l ‘Enfance
sacralisée dont sont victimes les inculpés de l’affaire d’Outreau, de cette
même sollicitude généralisée envers le pseudo-concept d’Enfance qui empêche
d’envisager que cette parole, si elle est naturelle puisse être
ambivalente, mélanger souvenir et fantasmes, etc. On est en quelque sorte passé
d’un excès à l’autre. On n’écoutait pas du tout l’enfant dans un passé presque
récent et peut-être qu’on l’écoute trop actuellement, en tous cas qu’on
l’écoute mal, que cette écoute est polluée par une visio angélico-cynique et
niaise de l’état d’enfance. Ce qui fait dire à A.Filkenkraut que c’est un monde
complètement infantilisé qui promulgue les droits de l’Enfant, en
faisant l’impasse sur le contexte socio-économique de vie de ces enfants, sur
les réalités du marché où les enfants sont la cible de consommation.
Mais avant de clore ce premier volet
sur l’enfant victime, je voudrai prévenir un danger et dire un espoir :
·
Le danger serait de victimiser l’enfant à outrance
(et même à Outreau !), ce qui aboutirait à le réduire à l’état d’objet de
sollicitude et rendrait sourd à sa réalité. Cela constituerait forcément une
assignation invalidante ou aliénante (je pense ici, par similitude, aux
soubresauts de l’opinion sur le cas du repenti Patrick Henri, la réussite
Badinter, le rescapé de la peine de mort, devenu l’ingrat Patrick Henri qui ne
mérite même pas son salut).
·
L’espoir c’est la formidable énergie de vie qui habite la
plupart du temps ces enfants et leur permet de rebondir selon des mécanismes
dont la description éthologique est assez à la mode à travers le concept
de résilience, abondamment décrit, non sans une certaine pertinence par Boris
Cyrulnik et dont on peut trouver l’illustration dans l’exemple de la jeune
rwandaise Annick Kayitesi, rescapée à plusieurs reprises des massacres du
génocide tutsi, auteur du livre « nous sommes toujours là » qui se
bat maintenant pour témoigner ou dans un autre registre de son compatriote le
chanteur Corneille, lauréat des Victoires de la musique.
Passons maintenant au second
volet : les victimes de l’enfant qui sera plus court.
Je vois 3 catégories évidentes, mais
non exhaustives, auxquelles je me tiendrai, toujours du coté de l’enfant, mais
cette fois comme créateur de victimes :
·
Les enfants soldats
·
Les enfants délinquants
·
Les enfants tyrans
Concernant les enfants soldats,
point n’est besoin d’insister sur le fait qu’enrôlès de fait (souvent via
l’exaltation ou la rémunération) dans des mouvements de guerrilla ou des armèes
de fortune, ils sont au delà des apparences et des dégâts considérables qu’ils
peuvent occasionner aux autres et aussi à eux-mêmes, éminement victimes des
causes qu’ils prétendent servir. Il y a dans l’enrôlement des enfants quelque
chose d’abject et de radicalement choquant qui témoigne soit de l’état de
confusion réel des pays ou des régions concernées, soit de l’organisation méthodique
de cette confusion par des organisations criminelles et/ou totalitaires. Annah
Ahrendt a bien décrit la prédiléction des systèmes totalitaires pour
l’embrigadement des enfants et l’histoire du 20eme siècle regorge hélas
d’exemples funestes. Au-delà des victimes produites, les enfants qui ont
participé en tant qu’acteurs à des massacres, sont décrits par la littérature
spécialisée comme cassés, hébétés, invalidés dans leur humanité naissante par
la traversée du tabou, désarticulés.
Concernant les enfants
délinquants, particulièrement les enfants auteurs de violences et
d’agressions diverses, on sait que le taux d’enfants ayant subi eux-même des
violences ou en ayant été témoins est très élevé. C’est je crois le cas de
Patrice Allègre, dont on relève qu’il aurait été petit, le témoin silencieux
durant des années, des ébats animès et parfois violents de sa mère dans sa
voiture, au gré de ses rencontres, ce qui a de quoi provoquer de graves
dommages, ceci n’étant pas une excuse bien entendu, mais un élément de
comprèhension parmi d’autres face à l’incompréhensible du meurtre en
série. On connaît aussi le taux (+ ou - 30%) de résurgence des mauvais
traitements subis en mauvais traitements agis, même si là encore il n’y a pas
de fatalité.
Concernant les atteintes aux biens,
ce n’est pas tout à fait le même ressort : Sébastian Roché a bien décrit
les 4 facteurs conjugués de risque de constitution du parcours délinquant dans
les sociétés occidentales, une dégradation ou une disqualification familiale, une frustration économique intense vis à vis
de la stimulation de consommation, la facilité déconcertante à agir dans des
sociétés peu protégées par la solidarité collective et enfin le peu de réponses
du corps social, encore que sur ce sujet les choses ont un peu changé. Mais je
ne résiste pas pour autant à citer Deligny : « Soignons les délinquants et
punissons les tuberculeux. Nous verrons se raréfier les uns et se multiplier
les autres ».
Il est bien entendu hors de question
de sous-estimer les victimes, réelles de la délinquance. Il y en a beaucoup et
souvent elles-mêmes sont en situation de difficulté économique ou sociale, donc
moins bien protégées.
Mais s’il faut réfléchir à
l’importance de la sanction, à la dissuasion, à la contention, il faut y
réfléchir pour tout le monde. Certains préfets ont des amnésies sur les
incendies de paillottes, des responsables de partis sur les emplois fictifs,
des ministres sont enregistrés à 160Km/h et l’on découvre que la compagnie
pétrolière nationale avait constitué des réseaux d’influence maffieux. Tout va
très bien, soyons citoyens !
La délinquance a changé dans nos
contrées civilisées mais nettement moins civilisatrices qu’il y a 40 ans.
L’immigration a explosé mais l’intégration est en panne, les collectifs de
solidarité et de lutte sont effondrés, la crise économique a laissé sur le bord
de la route un nombre de plus en plus grand de victimes autochtones dans les
mutations industrielles, les recompositions sur fond de mondialisation libérale
avec les délocalisations, les régions entières sinistrées et les laissés pour
compte qui fournissent un sous-prolétariat d’exclusion et de relégation, des
chroniques du RMI qui ne s’insèrent vraiment plus, les normaux inutiles, dont
parle Robert Castel, socialement désaffiliés dans une société qui n’a pas
trouvé comment remplacer le travail, en tant qu’activité productrice de dignité
humaine et de reconnaissance sociale.
Dès lors comment faire, quand on a
15 ans, plein de vie et d’envies, pas de sous, des modèles parentaux invalidés,
la pression de la consommation via la publicité et pas d’éducation au sens de
réflexions, de valeurs transposables pour s’expliquer le réel et savoir
orienter sa conduite ? Quand on croit que la normalité passe par une tenue
vestimentaire forcément griffée au crocodile ou autre attrape-nigaud, quand
être quelqu’un c’est avoir sur soi des affaires de prix qui ne
consoleront pas du peu de prix que la société nous accorde, bien évidemment la
prédation devient un jeu, un défi, une façon d’exister, de prendre des risques,
comme on en prend à l’adolescence. Mais là c’est encore de reconnaissance qu’il
s’agit, d’abord, celle « positive » des copains que l’on impressionne
par ses hauts faits, la solidarité du quartier, la seule communauté où l’on peut
espèrer se faire accepter par ses actes, et puis la reconnaissance négative que
l’on suscite et qui grise, la peur que l’on inspire au passant, le cotè rebelle
à toutes les autorités, le caillassage des fourgons, les tribus de la rue, pour
se croire, peu de temps, très peu de temps, juste le roi du monde, le temps de
comprendre qu’on a tout faux !
Là non plus, le droit ne peut pas
tout sans le progrès social, le travail des associations, l’éducation par tous
les moyens et des portes de sortie pour ces jeunes qui leur rendent l’envie
d’espérer dans un avenir meilleur.
On parle souvent à propos de ces
jeunes qui multiplient les délits, de la nécessité de faire avec eux un travail
sur la prise en compte des victimes de leurs agissements. Effort d’intention
salutaire, mais compliqué, car pour les côtoyer de près, je suis toujours
frappé de leur déficit d’altérité en quelque sorte. L’autre n’est qu’un
gêneur ou un objet de convoitise dans ce qu’il possède et que je peux lui
prendre, mais l’autre est totalement abstrait la plupart du temps. C’est là que
les expériences comme celles que mènent les CER dans le volet de participation
à des actions humanitaires peuvent déclencher des prises de conscience
salutaires, au fin fond de l’Atlas marocain ou des steppes du Burkina où la vie
s’inscrit sur d’autres logiques d’échanges.
Enfin l’enfant-tyran,
dernier avatar de nos sociétés déboussolées en général et en matière
d’éducation en particulier, où l’on a tellement poussé le bouchon sur l’écoute
des prétendus besoins de nos petits chéris et de leurs moindres désidératas,
dans une fétichisation de l’enfant, comme réceptacle de toutes les projections
individuelles et sociétales sur la construction de l’individu parfait qui
n’aurait manqué de rien, ni en alimentation, ni en affection, ni en éducation,
ni en consommation, etc et qui donc devra réussir à quoi on ne sait pas trop,
mais en tous cas à faire que ses parents se considèrent être de bons parents,
puisque là encore la normalité s’est installée. Ne me dites pas que j’exagère ou
je vous emmène à la maison de la presse acheter tous les magazines qui traitent
du « comment faire avec nos petits chéris, êtes-vous de bons
parents » test à l’appui, etc. Le Hic de ce phénomène, c’est qu’il s’est
constitué sur le mythe de la plénitude, alors que la vie c’est le désir et le
désir c’est le manque, comme nous l’ont enseigné les psychanalystes.
On assiste à une intense activité de
publication sur le sujet de l’enfant-tyran, à la mesure de la capitulation des
adultes à savoir dire un « NON » clair et net à ces enfants qui
comprennent peu à peu qu’en en rajoutant du cotè du comportement, on obtient ce
qu’on veut (ou plutôt ce qu’on croit vouloir, c’est dire si c’est sans
fin !). On peut donc citer Louis ROUSSEL avec l’Enfance Oubliée,
Didier PLEUX avec De l’enfant-roi à l’enfant tyran ou Christiane OLIVIER
avec Enfants-rois, plus jamais ça, pour ceux que cela passionne dont je
ne suis pas !
Je ne vais pas m’escrimer à répéter
ce que vous aurez compris : pour moi les enfants sont surtout victimes, au
pire dans les 2/3 tiers du monde, de la pauvreté, de la cruauté de la cupidité
et de la manipulations des adultes, au mieux dans le tiers restant, de leur
inconséquence et de leur inconsistance en tant qu’adultes, censés transmettre quelque chose de la
compréhension du monde qui nous entoure et de pourquoi nous nous conduisons
comme nous le faisons. Mais transmettre c’est accepter le débat et à l’heure
actuelle les adultes occidentaux sont un peu paumés sur pas mal de sujets et
ont tendance à se conduire en autistes vis à vis de leurs enfants, préférant
voir l’enfant dont ils rêvent (avec le marché qui les aide à trouver la
panoplie adéquate) que l’enfant comme il est. Par ailleurs le monde est devenu
complexe, sur le plan technologique comme sur le plan politique avec des
données nouvelles comme le terrorisme radical et planétaire et nous sommes un
peu en panne d’explications (voir J.Baudrillard avec Le pacte de lucidité ou
l’intelligence du ma)
Selon l’étude épidémiologique de
Marie CHOQUET qui est venue en parler au GREP, les jeunes sous mandat
judiciaire en France (78% de garçons et 22% de filles) sont des jeunes plutôt
citadins, tendance banlieusards, souvent de nationalité ou d’origine étrangère
et non ou mal scolarisés. Dans un cas sur deux, le couple familial est dissocié
par divorce ou décès et dans un cas sur deux le père est au chômage ou en
invalidité. Voilà le cocktail victime-auteur !
Pour revenir dans le sujet, la
victime a une place et la victime a des droits. C’est assez récent pour qu’on
souligne les efforts réalisés en ce domaine. Cette question ne recouvre
malheureusement pas la question de la
prévention globale, des inévitables réajustements entre les pays du Nord et les
pays du Sud et celle du débat de société qui se pose à cette occasion à
l’intérieur même des sociétés occidentales : le droit ne peut pas tout même
s’il est de plus en plus convoqué à recouvrir la question du progrès social
sous celle de la responsabilité individuelle. Nous vivons dans une bulle et
tout ne va pas si bien dans la bulle, même si nous ne voulons rien savoir,
entre autres, de la pulsion de mort !
Quand à la prise en charge
des victimes, tournons lui le dos avec Saül KARSZ, pour lui préférer « la
prise en compte, qui suppose que le praticien est à même de se prendre en
compte lui-même, c’est à dire qu’il tente de comprendre quelque chose de ce sur
quoi il travaille et de ce par quoi il est travaillé… il s’agit là
d’intervenants socio-désirants qui tentent de se mettre au courant du fait
qu’ils prennent part et parti dans les situations où ils interviennent, et
qu’ils ne sauraient donc être neutres ».
Je vous remercie de votre attention.
Martial CHENUT
le 20/10/04