Association française
des magistrats de la jeunesse

DELINQUANCE JUVENILE : ATTENTION A LA PRECIPITATION
Il est urgent de ne pas mettre en place une
machine à fabriquer des mineurs multi-récidivistes
L’Association
Française des Magistrats de la Jeunesse et de la Famille et
Défense des Enfants International-France
ayant pris connaissance du projet de loi sur la justice soumis à la concertation
par M. le Garde des Sceaux tiennent à exprimer publiquement leurs interrogations,
sinon leurs inquiétudes, à l’égard de la philosophie du
projet et de certaines de ses dispositions
- Elles tiennent
déjà à rappeler que contrairement à ce qui est
généralement affirmé
- L’ordonnance
du 2 février 1945 est un texte technique opératoire, déjà
revu 23 fois depuis sa
promulgation. Il est donc faux de parler de texte dépassé.
Il constitue une boîte à outils offrant désormais
aux magistrats une gamme de réponses judiciaires dont l’efficacité
a été démontrée. Des améliorations
sont, certes, possibles comme celle très positive, avancée
dans le projet de loi Perben, de développer les mesures de réparation
ou de poursuivre l’amélioration des conditions matérielles
d’incarcération réservées aux mineurs initiée
en 1999 par Mme Guuigou.
- Si l’ordonnance
de 1945 recommande de privilégier les mesures éducatives
quand des défaillances familiales ou sociales expliquent les
passages à l’acte, elle n’interdit pas le recours à des
mesures répressives. Il
est donc erroné de parler de « tout éducatif ». En
2001, 7600 condamnations à des peines de prison ferme ont été
prononcées contre des mineurs de plus de 13 ans auxquelles s’ajoutent
les condamnations à des peines de prison avec sursis simple ou
sursis mise à l’épreuve mais également 12 000
mesures de réparation. Il est donc inexact de parler de laxisme
judiciaire ou d’impunité même si nombre d’adultes et de
jeunes en demeurent convaincus. 850 jeunes sont aujourd’hui en détention
provisoire soit une augmentation de 40 % en quelques mois.
- Si la
loi n’est pas en cause, force est de constater que trop souvent les
moyens humains et matériels manquent aux magistrats. La Justice
(tribunaux pour enfants et protection judiciaire de la jeunesse) et
les services éducatifs ne sont en rien responsables de ces carences.
De
ce fait l’ordonnance de 1945 est donc loin d’être toujours respectée.
Il doit être question de leur donner les moyens qui leur font
défaut, et non pas de changer la règle du jeu. Dans
nombre d’endroits comme la Seine Saint-Denis, et plus généralement
la région parisienne,
la Protection Judiciaire de la Jeunesse n’a
toujours pas retrouvé en 2002 les moyens qui lui ont été
supprimés en 1987 (ministère Chalandon) alors que, depuis,
la délinquance juvénile a crû considérablement..
Les
juges des enfants et les fonctionnaires de la protection judiciaire de la jeunesse
sont aujourd’hui présentés comme les bouc-émissaires d’une
problématique qui est d’abord sociétale. En l’état, on
ne peut que craindre que l’absence de moyens et de considération dont
ils sont l’objet ne s’accentue quand on voit la place qui leur est réservée
par le projet Perben dans une démarche qui est plus de contention que
d’éducation
- C’est
donc trop facilement que l’on fait le procès de la Justice qui
n‘apporterait pas les réponses nécessaires à la
délinquance des jeunes quand les vrais problèmes sont
ailleurs. Ainsi le taux d’efficacité policier étant de
15%, trop de délinquants resteront inconnus de la justice. Avant
d’être un problème de justice, les réponses à
la délinquance juvénile sont bien un problème d’efficacité
policière
- Elles observent
qu’en introduisant la possibilité de condamner à une peine
les mineurs de 10 à 13 ans, le projet gouvernemental s’attaque à
une tradition qui voudrait que les sanctions soient jusqu’ici réservées
aux pré-adolescents et adolescents. Elles
s’inquiètent de cette pénalisation des réponses quant
aux difficultés rencontrées par de très jeunes enfants
quand
d’évidence, pour tous les professionnels comme pour les parents,
c’est bien dans un autre registre (mobilisation parentale, prise en charge
sociale, médicale ou psychiatrique selon les cas, recherche d’internat
scolaire, prévention en général.) que des réponses
doivent être recherchées. Un pays qui fait de ses enfants des
délinquants et
n’a pas d’autres réponses que pénales à apporter à
leurs comportements doit s’inquiéter pour lui !
- Elles s’inquiètent
du projet de créer des structures dites éducatives fermées
qui prétendent compléter les réponses éducatives
classiques ou plus modernes comme les Centres de placement immédiat
et les Centres éducatifs renforcés ou carcérales comme
les centres pénitentiaires.
-
- En vérité
on
rajoute un nouveau dispositif de détention soit
provisoire soit après condamnation quand l’idée initiale
était de substituer ces centres fermés aux prisons !
- Par
ailleurs, on
réintroduit la confusion passée
avec les anciennes « maisons de correction » dont
nul n’ignore qu’elles ne furent pas la gloire de la République.
- Nous
contestons l’idée que ces centres pourraient avoir une vocation
éducative. La
privation de liberté vise à la mise à l’écart
d’un individu dangereux et au souci de punir ; elle n’a jamais
permis la socialisation et l’éducation.
- Nous
constatons que la privation de liberté devenant très tôt
un mode d’intervention le temps ne soit pas donné au travail
social indispensable pour offrir au jeune la possibilité de s’insérer
dans la société. Plus largement nous
nous interrogeons sur la représentation que se fait le gouvernement
de l’ éducatif puisqu’il en néglige les conditions.
- L’accueil
dans un lieu où un individu se trouve enfermé contre son gré
ne peut s’analyser qu’en une détention. L’AFMJF et DEI-France observent
qu’ainsi le
gouvernement modifie sournoisement les conditions même de privation
de liberté, avant jugement, en facilitant la détention des
13-16 ans,
voire des moins de 10-13 ans, en matière simplement délictuelle.
C’est ce qu’a exprimé le ministre de la justice en exposant devant
la Conférence des bâtonniers le 4 juillet dernier que ces structures
pourraient également accueillir de très jeunes enfants.
- Elles constatent
qu’en donnant à des « juges de proximité »
non spécialisés dans le champ de l’
enfance le pouvoir d’intervenir pour les jeunes délinquants
le
projet de loi porte un coup considérable au principe de la spécialisation
de la justice des mineurs.
Elle introduit, par ailleurs, un échelon supplémentaire dans
la chaîne de réponses à la délinquance juvénile
qui en connaît déjà trop sans que des liens institutionnels
ne soient mis en place entre cette justice de proximité et les tribunaux
pour enfants. Elles
voient dans ce projet un nouveau pas dans le démantèlement
d’une justice des mineurs spécialisée qui ne relève
plus et de loin des seuls juges des enfants auxquels pour autant on continue
à demander des comptes ! Nous observons encore que ces « magistrats »
non spécialisés placés a priori en première
ligne n’auront aucun moyen pour mobiliser des réponses réellement
éducatives quand justement il faudrait le faire.
- Elles relèvent
que l’ensemble des dispositions nouvelles s’inscrivent délibérément
dans un registre répressif et purement réactif à la
délinquance sans
que d’aucune manière il ne soit proposé de s’attaquer aux
causes de la délinquance de
tel jeune, ni encore que l’on avance des préconisations pour s’attaquer
tout simplement à la primo-délinquance.
- Elles s’interrogent
sur l’efficacité des mesures préconisées qui certes
répondront à des soucis d’ordre public à court terme,
mais d’aucune manière ne garantiront que l’on s’attachera aux difficultés
de chaque jeune. Elles partent du présupposé que l’enfant
est délinquant parce qu’il le veut bien et qu’il suffit de l’impressionner
par la menace d’un enfermement pour qu’il décide de ne plus être
délinquant. On néglige ainsi que toute attitude délictuelle
est aussi commandée par d’autres facteurs auxquels il faut s’attaquer
sans que pour autant ils servent d’excuse. Avec d’autres, nous
craignons qu’au final, le dispositif qui se dessine ne constitue qu’une
nouvelle fabrique à délinquants chevronnés
tant il est vrai que repérés très rapidement comme
ayant un besoin d’encadrement, ces jeunes ne vivront qu’une réponse
répressive. La société n’en sera pas protégée.
On peut craindre ici que comme dans le domaine de l’urbanisme, la société
fasse la part du feu et qu’après les ghettos sociaux elle se résigne
à mettre à l’écart une part infime certes, mais réelle
de sa jeunesse.
- Elles observent
qu’aucun
effort n’est annoncé sur la prévention spécialisée,
actuellement exsangue
et qui, pourtant, relève
directement de l’autorité des conseils généraux.
- Elles soulignent
même combien il
est incongru de parler de démarche visant à faire respecter
la loi aux enfants quand dans le même temps, les adultes se réjouissent
de s’auto-amnistier sur des comportements antisociaux ! Plus généralement
nous relevons combien il pourra être difficile d’apprendre à
des jeunes à respecter la loi quand celle-ci n’est pas vécue
comme étant la même pour tous, et surtout quand elle n’est
pas ressentie pour légitime parce que protectrice. Doit-on rappeler
que les jeunes dont on parle vivent dans des conditions particulièrement
dures ? Si ces conditions de vie ne sauraient justifier leur violence,
c’est le bon sens de tous et de chacun que de voir les limites d’une seule
réponse répressive. D’autant que renforcer la digue sociale
contre la délinquance d’aujourd’hui ne prémunit en rien l’arrivée
de nouvelles « vagues » d’enfants en danger qui pourront
être délinquants demain.
DEI-France
et l’AFMJ invitent au gouvernement de s’inspirer dans la mise au point définitive
de son texte des travaux et recommandations du rapport « la
République en quête de respect «
de la commission sénatoriale sur la délinquance juvénile
dont chacun se plait à souligner le sérieux et l’honnêteté
intellectuelle.
En tout état de cause, l’AFMJ
et DEI-France demandent au gouvernement sur un sujet aussi délicat qui
engage l’avenir et l’image de notre pays de prendre le temps d’un travail parlementaire
sérieux eu égard à la complexité des questions soulevées en
renonçant à l’idée d’une procédure d’urgence. Ce
sujet vaut plus qu’un débat parlementaire précipité, au
milieu de l’été.
Pour
l’Association Française des Magistrats de la Jeunesse, Thierry
Baranger
Pour
Défense des Enfants International-France, Jean-Pierre
Rosenczveig
Paris
le 5 juillet 2002