document mis en ligne sur le site www.childuniversity.org
Quels parents et dans quelle société ?
Au moment où le Président
de la République et les plus hautes instances du pays - justice - police
- maires - s’interrogent sur le traitement du désordre social qu’une
partie de sa jeunesse provoque dans les violences urbaines, les associations
"d’action sociale" (1) ont le devoir d’apporter leur contribution
à ces débats qui s’ouvrent aujourd’hui.
J’ai décidé de m’exprimer sur la question essentielle de l’autorité parentale, en témoignant de l’expérience acquise au cours de près de 30 ans d’activité de l’ADSEA de Seine Saint Denis.
Hors du bouillonnement médiatique, il
s’agit donc de livrer ici un premier champ de réflexion ouvert sur des
pistes qui nous paraissent pouvoir répondre à "l’état
d’urgence" qui nous questionne tous au quotidien.
Des jeunes sans repères et des adultes
déroutés.
Les jeunes nous crient leur désarroi face
à un futur désespérant. Ceux-là mêmes allument
des "feux-spectacles" dans une sorte de rituel initiatique, pour interpeller
les autorités représentant la loi, pour semer la peur.
Cette prise de pouvoir inquiète. Les juges
sont "troublés", les policiers sont "découragés",
les éducateurs sont "déroutés", les enseignants
"ont peur". De leur côté, les parents ne savent plus
ou n’ont peut-être jamais su comment être un père ou une
mère dans cette société moderne génératrice
de tant de frustrations de toute nature pour les plus démunis et les
plus fragiles.
En fait ces jeunes ont besoin de nous tous. Quelle
que soit notre place dans cette société qui craque, nous avons
une part de responsabilité à assumer vis-à-vis d’eux, chacun
où nous sommes sur cette grande scène de la vie et de la ville
de cette fin de siècle.
Aujourd’hui, tout le monde se penche sur cette
jeunesse sans repères, symptôme d’une crise de société,
comme on se penche au chevet d’un malade pour poser un diagnostic... Pourtant
ce malade est bien vivant, très vivant, et dans sa toute puissance, il
nous renvoie une image d’adultes démunis, impuissants, désemparés.
Face à cet état de fracture, nous
le savons, la solution n’est pas unique, la réponse n’est pas uniforme.
Les solutions sont plurielles, les réponses sont complémentaires
et doivent mobiliser toutes les énergies, toutes les volontés,
tous les savoir-faire, tous les niveaux d’intervention qui favoriseront la cohésion
sociale facteur de la sécurité publique.
Depuis de nombreuses années, sur le terrain, de multiples réponses ont été mises en œuvre.
Citons l’internat, l’AEMO (2) judiciaire ou administrative,
le développement du signalement des incivilités pour des sanctions
en "temps réel", l’application de l’art. 227-17 du code pénal
qui assigne les parents trop laxistes en correctionnelle, le travail de prévention
spécialisée dans les quartiers, les îlotiers, les mesures
de réparation, les travaux d’intérêt général,
la politique de la ville, pourquoi pas les médiateurs sociaux dans les
quartiers avec la mise en place des emplois-jeunes, etc.
Même si ces dispositions se sont avérées
efficientes, nous ne devons pas oublier que dans la plupart des cas elles souffrent
d’un manque de cohérence et de lien, et sont limitées dans des
contraintes économiques. De plus elles se substituent trop souvent à
l’autorité parentale, participant ainsi de l’assistanat et de la difficulté
à restaurer l’image des parents malgré le professionnalisme de
tous les acteurs.
Sanctionner est-il suffisant quand il s’agit
de revaloriser l’image des parents pour requalifier la fonction parentale ?
En quoi le fait de mettre les prestations familiales
sous tutelle, comme sanction infligée à des parents désignés
comme laxistes, permettra de restaurer l’autorité parentale première
garante des repères sociaux dans l’éducation d’un enfant, d’un
adolescent ?
Quel est le sens de cette mesure dans l’esprit
de la loi (art L. 551 du code de sécurité sociale) ? Elle est
imposée aux parents lorsque "les enfants sont élevés
dans des conditions d’alimentation, de logement et d’hygiène défectueuses
ou lorsque le montant des prestations n’est pas employé dans l’intérêt
des enfants".
Il s’agit alors pour le délégué
à la tutelle, sur ordonnance du juge pour enfants, d’accompagner les
parents, de les aider à gérer leur budget pour les mobiliser autour
de l’éducation et la protection de leur enfant. C’est un travail quotidien,
patient, qui ne peut s’effectuer que dans l’échange, le soutien, l’écoute
et hors de toute idée de sanction.
Aujourd’hui, à l’aube de l’an 2000, certains
hommes politiques proposent d’utiliser cette solution comme sanction pouvant
restaurer l’autorité parentale et donc... assurer la sécurité.
C’est un raccourci qui dénaturerait le
véritable objet de cette mesure.
Punir les parents permettrait-il de les repositionner
dans leur rôle ? Punir les parents leur redonnerait-il le courage et l’énergie
de reprendre leur place ? Punir les parents favoriserait-il un apprentissage
de l’exercice de leur responsabilité, qu’à l’évidence,
pour la grande majorité d’entre eux, ils ne savent pas ou plus assumer
?
Punir serait-elle la seule voie que nous emprunterions
pour réparer ou reconstruire ce qui a été cassé,
détruit dans la souffrance, la frustration, le chômage, la misère,
le marché parallèle ; ou pour construire ce qui n’a jamais existé
dans l’espace de non-droit laissé vacant par les institutions de tout
ordre ?
Cette interprétation pose immédiatement
une question : quels parents souhaitons-nous ?
Punir serait donc responsabiliser ?
Sanctionner les parents pour atteindre les enfants,
renforcera le sentiment de parents incapables, accréditera l’idée
d’une société invalidante et excluante, impuissante à s’organiser
sans développer autre chose que le tout policier, le tout sécuritaire,
comparable à ce qui se passe outre atlantique.
Punir ne suffira pas. Le renforcement du dispositif
de sécurité, aussi nécessaire soit-il, ne saurait exclure
le renforcement du travail social pour un équilibre de la société,
pour gagner. Il nous faut re-sacraliser la place des parents et donner un sens
à nos actions.
Inacceptables les violences urbaines! Inacceptable
la démission des parents !
Mais au nom de l’inacceptable nous ne saurions
risquer la schizophrénie d’une société qui a mal à
ses jeunes, qui a mal à ses parents.
Sans occulter la loi et les sanctions prévues
par celle-ci tant à l’égard des mineurs en infraction qu’à
l’égard des parents, nous avons une obligation éducative pour
accompagner ces derniers, démunis et souvent esseulés.
A côté de ceux qui ont la responsabilité
de sanctionner, nous devons imaginer et créer de nouvelles formes d’intervention
et de soutien aux parents. Il n’y a pas de "parents démissionnaires",
il y a avant tout des "parents". Tout doit être fait pour les
repositionner comme des interlocuteurs à part entière.
Il nous faut relever ce défi pour éviter
le point de non retour. Pour réussir nous devons mettre ensemble le maximum
de moyens pour que soit restaurée, renforcée cette primo-autorité
socialement et légalement reconnue qui puise sa légitimité
et sa force dans la représentation symbolique de l’interdit, incarnée
par le père.
Oui, nous sommes pour une "approche collective"
(3) du problème qui nous impose des réponses complémentaires.
L’enjeu est bien de réussir ensemble pour ne pas perdre chacun de notre
côté.
Si le travail individuel auprès des jeunes
doit rester un outil privilégié des travailleurs sociaux, il est
important d’amplifier tout en les actualisant les modes d’action pratiqués
aujourd’hui.
Par ailleurs, d’autres orientations plus spécifiques
peuvent aussi être suggérées. Parmi celles-ci, il peut être
développé d’autres formes d’intervention éducative adaptées
au groupe familial. L’accent alors pourrait être mis tant sur le rôle
des parents que sur la mise en mouvement de l’environnement social et institutionnel
des enfants concernés. Pour retisser du lien social, qui contribue à
un encadrement civique des jeunes, une mobilisation collective parait de plus
en plus indispensable autour des enfants, de la famille. J.B. de Foucauld (4)
nomme cela "le devoir d’entourage qui permet d’aller du lien social au
lien sociétaire organisé" sans lequel l’individu "comme
une plante fragile... court un danger d’exclusion".
De même faut-il organiser des espaces de
paroles spécialement réservés aux parents, et situés
dans leurs quartiers, près de chez eux. L’objectif est de leur redonner
confiance et les aider ainsi à réécrire, à réinscrire
leur rôle dans l’éducation de leurs enfants à travers l’exercice
de l’autorité dont ceux-ci ont besoin pour grandir et construire leur
propre place de futur citoyen et de futur parent.
Aller à leur rencontre grâce à
un dispositif itinérant, favoriser des échanges entre eux pour
briser l’isolement, éviter la culpabilité, les conduire à
renouer un dialogue avec leurs enfants, leur indiquer leurs responsabilités
et leurs droits civiques, leur redire leur devoir de transmission, c’est créer
et développer les conditions d’un ré-apprentissage dynamique de
leur place de parents. C’est agir directement et exclusivement auprès
des premiers concernés par cette grande question.
En Seine-Saint-Denis, les indicateurs de la délinquance sont alarmistes. Pour 1997, +3% d’augmentation de la délinquance, +27% de progression des faits délictueux commis par les mineurs. Un constat vertigineux qui nous oblige à risquer de mettre en action rapidement ces orientations et les développer de manière suffisamment large et volontaire. Nous ne pouvons plus reculer. Et pourquoi ne pas en faire une priorité sociale ?
Au-delà des débats qui devront
encore nous animer sur l’analyse de la situation actuelle, sur la société
que nous voulons construire, il y a dans nos rues, dans nos quartiers, à
nos portes, des jeunes qui développent des mécanismes de violence
pour se donner des forces de vie et des parents qui ne savent pas, qui ne peuvent
plus momentanément assumer leur rôle.
Il n’est pas question de faire à leur
place. Mais d’être aussi et surtout à côté d’eux et
avec eux, pour les accompagner dans des formes d’actions modernisées
et diversifiées qui les rendront acteurs dans leur rôle et dans
leur fonction sociale pour qu’ils "osent exercer leurs responsabilités".
Telle est la contribution au débat public
en cours que je propose de conclure pour le moment simplement :
"Cet acte de parole veut interpeller à
l’endroit de la prise en compte des violences... et de l’élaboration
de réponses pertinentes et déontologiquement acceptables".
"Nous voulons faire irruption, simplement,
dans le discours..." et "La vie... il faut bien en faire quelque chose".
(5)
(1) - Jean AFCHAIN "Les associations d’action
sociale" - Septembre 97 - Dunod
(2) - AEMO : Action éducative en milieu
ouvert
(3) - M. SIMMONOT, Procureur de la République
- TGI Bobigny (discours de rentrée judiciaire de l’année 1998)
(4) - Une société en quête
de sens / J.B. de FOUCAULT (Ancien commissaire en place) Odile Jacob Octobre
95
(5) - "Pathologie de la violence" Richard HEBRUNN (collection Stratégies et communication)