Claire Brisset, Défenseur des enfants
à la rencontre des professionnels

- Interview -



Les 17, 18 et 19 janvier dernier, Claire Brisset était en déplacement à Nantes et dans le département de Loire Atlantique, à l'invitation de la Préfecture et du Conseil général, à la rencontre des professionnels de la protection de l'enfance, dont les équipes de l'Aide sociale à l'enfance, de la maison d'arrêt de Nantes et de l'hôpital de Saint Nazaire, ces derniers ayant mis en place un dispositif d'enregistrement vidéo des témoignages d'enfants victimes d'abus sexuels.

C'est à l'issue de ces rencontres qu'il nous a été donné de pouvoir échanger avec la Défenseur des enfants sur quelques questions d'actualité, sur l'image des travailleurs sociaux, l'accès au dossier par les familles, l'affaire Perruche ou encore les procédures d'enregistrement vidéo des mineurs victimes d'abus sexuels.

OASIS - Claire Brisset, dans votre récent article publié dans le Monde diplomatique, vous dénoncez les placements d'enfants pour des raisons économiques en vous référant aux statistiques de l'association ATD Quart-Monde alors que cette idée avait été précédemment soutenue par un ministre et puis infirmée par le rapport Naves - Cathala. Ne craignez-vous pas au regard de l'opinion publique de nourrir des représentations trop problématiques du travail social, alors que de nombreux éléments de types psychologiques et sociaux iraient déjà dans ce sens - le travail social n'est pas forcément par définition bien connu - et que cette question de la représentation sociale du travail social et des travailleurs sociaux est déjà un objet de travail et de réflexion très important ?

C.Brisset - Le rapport Naves - Cathala dont vous faites mention, je l'ai bien sûr lu très attentivement, il dit des choses très nuancées là dessus, je ne pense pas que nous en ayons fait la même lecture. D'abord, je sais bien que le travail social est extrêmement difficile et qu'il arrive que les travailleurs sociaux, comme toute profession, comme aussi les juges, que leur travail ne soit pas reconnu tel qu'il est réellement et qu'il soit quelques fois mal perçu, justement peut-être parce qu'il souffre d'un déficit d'explication. L'évaluation que j'ai reprise dans cet article et que je mets dans la bouche de ceux qui en sont les auteurs, c'est à dire ATD Quart-Monde, j'en ai parlé longuement avec Paul Bouchet qui fait partie de notre conseil, je pense que cette perception là peut être due au manque d'accès au dossier ou au manque de compréhension par la famille même de la raison pour laquelle l'enfant est placé.

Alors je le redis, je pense qu'un certain nombre de placements sont fait de façon peut-être un peu rapide et peut-être un peu pour des raisons économiques. Je pense que c'est vrai. Mais je pense aussi que si ils sont mal compris, beaucoup de ces placements sont vécus comme des rapts et donc que la famille dit " c'est parce que nous sommes pauvres qu'on nous a pris notre enfant ". Donc je pense que le déficit d'explication dont je parle là pourrait beaucoup remédier à ce dont vous parlez, c'est à dire la mauvaise image du travail social, et que les juges, en l'occurrence les juges pour enfants qui se livrent à ce travail là, donc reprennent souvent les conclusions de l'enquête sociale, n'ont pas le temps parce qu'ils sont trop peu nombreux, justement de décrypter ce qu'il y a dans l'enquête sociale et de le retransmettre à la famille, c'est à dire " voilà pourquoi vous n'êtes pas en accusation, la société est là pour vous aider " donc de se livrer à un vrai travail pédagogique avec la famille.

Je pense que les travailleurs sociaux eux-mêmes sont submergés et que les juges sont surchargés, et que donc s'il y avait tout d'abord davantage de juges - je l'ai signalé aussi dans mon article qu'il manque cent cinquante juges au moins et c'est aussi une leçon que je retiens des auteurs du rapport, cent cinquante juges et soixante-dix greffiers, c'est une estimation minimale - donc je pense que remédier à ce déficit d'explication pourrait beaucoup remédier à ce manque de compréhension et que les travailleurs sociaux seraient sans doutes mieux perçus par la société si on pouvait mieux les entendre, mieux comprendre les raisons pour lesquelles par exemple ils sont obligés de suggérer au juge un placement ou une mesure d'assistance éducative.

Je crois que nous vivons dans une société où les travailleurs sociaux ne manquent pas. J'ai fait une évaluation qui rendait compte dans toutes les catégories des travailleurs sociaux, vous savez bien que c'est un secteur multi-facettes, ils sont à peu près un million en France. On ne peu pas dire qu'ils soient peu nombreux ni que la société leur mesure les moyens, non, il n'y a pas cette dimension là. Simplement, sont-ils là où ils devraient être, sont-ils tous bien utilisés, dans le meilleur sens du mot, là je pense qu'il y aurait une réflexion à faire.

Je ne sais pas si je vous ai bien compris, mais je ne pense pas que le travail social soit vraiment décrié dans ce pays. Si vous voyez ce qui s'écrit sur les juges, qui sont accusés de procéder à des " embastillements expéditifs " ou ce qui s'écrit sur les psychiatres, je n'ai pas le sentiment que ce soit une profession particulièrement mal aimée de la population.

OASIS - Vous avez parlé dans vos axes de travail pour 2001 d'envisager la question de l'accès au dossier par les familles. A mon sens, cette question peut également faire l'objet d'un déplacement de sens important autour de la notion du contradictoire. Michel Rissmann, dans un article publié récemment dans le Journal du Droit des Jeunes, commence par rappeler que les services sociaux ne sont pas la " partie adverse " et il fait une proposition, pour dépasser cette idée ou cette représentation selon laquelle les travailleurs sociaux seraient " les représentants de l'ordre public familial ", il suggère une présence plus significative du parquet au cours des procédures d'assistance éducative. Est-ce que vous auriez des pistes de réflexion autour de cette question ?

C.Brisset - Je ne sais pas. En revanche, ce que je pense c'est qu'il faudrait qu'il y ait une représentation beaucoup plus importante du barreau, c'est à dire des avocats. Je prends un exemple. Quand une mesure de placement d'un nouveau-né est ordonnée, qui va défendre l'enfant ? Qui va représenter l'intérêt supérieur de l'enfant ? Défendre au sens de contester éventuellement, quitte à ce que tout le monde s'accorde ensuite pour dire que la mesure est justifiée. Mais là, la voix de l'enfant, comment est-elle entendue ? Alors que ce soit un avocat, que ce soit un administrateur ad-hoc, la formule me paraît rester à trouver. Je dis cela parce que nous avons à l'esprit quelques cas de placement dont certains peuvent nous paraître à nous, vu de l'extérieur de l'institution judiciaire, justifiés par une pathologie lourde de la maman par exemple, tout le monde s'incline, d'autres le sont moins parce que la pathologie n'est pas avérée ou que l'institution n'a pas demandé d'expertise. Donc il nous semble que là, dans la procédure, par définition quand c'est un tout petit enfant, il ne peut évidemment rien dire. J'ajoute que quand ce sont des enfants plus grands, qui peuvent s'exprimer et user de leur capacité de discernement comme le disent les textes, leur audition par le magistrat est facultative, en tous cas, elle est faite ou n'est pas faite. Et çà aussi, çà nous paraît poser un problème.

OASIS - Ma question allait plutôt dans le sens d'une présence plus importante du parquet afin d'éviter que les travailleurs sociaux ne soient perçus comme accusateurs. Avez-vous envisagé des pistes de travail en ce sens, autour de la question de l'accès au dossier ?

C.Brisset - Je suis bien consciente que le dossier ne peut pas être donné comme çà, brutalement, à la famille en question parce qu'il peut contenir des choses qui sont extrêmement violentes, violentes dans les faits qui sont reprochés à la famille, et qui ne sont pas forcément acceptables par la famille. Donc je pense qu'il faudra trouver une formule, personne n'a trouvé la pierre philosophale, nous sommes encore en recherche, pour médiatiser, au meilleur sens du mot, l'accès au dossier de façon à ce qu'il soit lisible par la famille.

Là-dessus, vous savez qu'il y a une commission qui réfléchit, présidée par Jean-Pierre Deschamps, Juge des enfants à Marseille, et dont fait partie Hervé Hamon, Président du Tribunal pour enfants de Paris et qui fait partie de notre conseil de sages. Il nous a déjà donné quelques-unes des pistes qui sont en ce moment à l'ordre du jour des travaux de cette commission, mise en place par le Ministère de la justice. Cette commission n'a pas encore rendu ses décisions, je ne sais pas quelle forme cela prendra parce que çà n'est pas simple et je ne sais pas à quoi cette commission va aboutir.

Mais il me paraît très sain que cette sorte d'anomalie du droit français soit enfin prise en compte, puisque c'est le seul cas dans le droit français où ceux qui doivent se défendre n'ont pas accès à ce qui leur est reproché, en tous cas que la société y réfléchisse, par le biais de cette commission ou par d'autres biais. Mais je n'ai pas de recettes, pas de solutions toutes faites pour répondre que j'ai trouvé la bonne réponse à chacun des problèmes auxquels font face les quatorze millions d'enfants en France. Mais qu'il y ait cette réflexion là qui soit engagée et que nous, nous prolongions, nous travaillions avec cette commission, ce qui est le cas avec Hervé Hamon, me paraît une bonne solution. Je crois qu'il faut aller vers une remise de l'information en question à cette famille de façon à ce qu'ensuite elle puisse travailler justement cette question là, en particulier avec les travailleurs sociaux. Sous quelle forme ? Mes idées ne sont pas encore arrêtées.

OASIS - Si vous aviez été sollicitée dans le cadre de l'affaire Perruche, par ce jeune qui a porté plainte contre les médecins qui lui ont permis de naître, quelle aurait été votre position ?

C.Brisset - Cette affaire a mis dans ma tête un très grand trouble. Il me semble que dans le cas en question, la famille avait déjà été indemnisée du dommage, au sens médical. Etre indemnisé parce qu'on existe, tout çà me paraît inadmissible, le mot est peut-être trop fort. Je raye l'enfant de ma pensée, je pense à cette personne devenue adulte, si elle avait la capacité, ce qui n'est pas le cas puisqu'elle souffre d'un handicap qui la prive d'une réflexion approfondie, mais supposons un instant que ce soit un unique handicap physique et que cette personne puisse réfléchir, est-ce qu'elle l'aurait fait d'elle-même, porter plainte ? En l'occurrence ce sont les parents qui ont porté plainte. Est-ce que cette personne, si elle avait eu un handicap uniquement physique, se serait plaint d'exister ? Je ne sais pas. Tout cela fait réfléchir à des tas d'autres choses. On peut dire que c'est très troublant.

OASIS - Au cours de votre séjour en Loire Atlantique, vous vous êtes intéressée à la question de l'enregistrement vidéo des témoignages d'enfants victimes d'abus sexuels. Malgré tout, cette procédure qui vise à ce les enfants n'aient pas à répéter plusieurs fois leur témoignage, avec toutes les conséquences traumatiques que cela peut avoir, cette procédure peut être mise en échec quand lors d'une instruction un expert est désigné. Nombre d'experts en matière de psychologie ou de psychiatrie, affirmant ne pouvoir se satisfaire pour leur travail d'une bande enregistrée, demandent au magistrat instructeur une procédure d'exception pour que l'enfant puisse à nouveau être convoqué et soit donc ainsi conduit à se répéter. Et on peut ajouter que dans certaines cours d'appel ces procédures d'exception sont quasiment devenues des habitudes. Si un enfant donc vous sollicitait dans le cadre de l'application de cette loi pour ne pas se soumettre à une expertise psychiatrique ou psychologique, quels seraient vos moyens, quelle serait votre position ?

C.Brisset - C'est exactement la question que j'ai posée ce matin au procureur. On peut parler du cas de ce qui se passe en Angleterre où cette procédure est antérieure à ce qui se passe ici et qui est très généralisée et où quand il s'agit d'une affaire criminelle, comme un viol en l'occurrence, les jurés disent " pour nous çà n'est pas un élément de dossier, donc on veut entendre l'enfant ". Les Anglais sont semble-t-il en train d'abandonner plus où moins puisque justement ils doivent refaire et que le tribunal dit " non, on veut assister nous-mêmes, on veut comprendre, on veut entendre de la bouche de l'enfant ce qui lui est arrivé. Donc le procureur nous a dit qu'en France çà ne se passe pas du tout comme çà parce que çà sera là une pièce du dossier et que çà n'a rien de commun avec le système anglais. En Angleterre, on a la charge de la preuve et de la culpabilité et quand la personne plaide coupable çà éteint la nécessité de chercher d'autres preuves. Ici, le système est tout-à-fait différent. Alors je lui ai posé la même question que vous et il m'a répondu que ceux qui se refusent à considérer que c'est une pièce essentielle du dossier sont totalement minoritaires et quasiment en voie d'extinction.

OASIS - Ce qui demandera à être confirmé par des chiffres.

C.Brisset - Oui. Mais pour répondre à votre question, si jamais un enfant ou ses représentants légaux me saisissaient, j'essaierais de faire une procédure de médiation avec l'autorité judiciaire en cause, mais c'est l'autorité judiciaire qui a le dernier mot. Je ne peux pas intervenir dans une procédure judiciaire en cours. Donc j'essaie de me faire l'interprète des uns et des autres, mais la parole reste évidemment au magistrat, le dernier mot reste au magistrat. Mais le procureur que nous avons rencontré ce matin nous a bien dit qu'ils étaient minoritaires et que la majorité des experts se ralliaient à cette procédure là.



Propos recueillis par JP Pelletier


Le site du Défenseur des enfants : http://www.defenseurdesenfants.fr/



Texte paru dans SOCIAL 44 - janvier 2001
OASIS Magazine - http://www.travail-social.com


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