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LA DELINQUANCE JUVENILE Soirée Conférence du 31/05/02 au GREP 

par Martial CHENUT Directeur CER AGOP Parenthèses Saint-Gaudens 

 

 

Difficile mission, que celle de vous parler ce soir de la délinquance juvénile, dans un contexte d’enjeux électoraux autour de l’insécurité qui ne favorisent pas la sérénité des débats, alors que nous sommes saturés de sollicitations médiatiques sur ce thème et aussi parce que je n’ai pas de compétence particulière pour traiter de ce sujet, sinon à partir de mon expérience d’éducateur et de responsable de structure éducative aux prises avec la nécessité de penser tous les jours la construction d’un travail éducatif possible avec des jeunes délinquants.

 

Tout au plus puis-je vous convier à réfléchir avec moi sur cet axe du travail éducatif, après avoir tenté de problématiser un tout petit peu cette question de la délinquance juvénile et éloigner de nous autant que possible, surtout en ce moment, ces certitudes qui tiennent lieu de pensée et ces incantations qui se substituent parfois aux actions.

 

Pour autant la délinquance juvénile est une affaire de citoyens autant que de spécialistes ; elle est l’affaire de tous dès lors qu’elle colle à nos choix de société et qu’elle témoigne de notre façon de « faire société ». En effet pour les jeunes que nous avons à connaître, « l’agir délinquant » est avant tout un symptôme et pas une identité.

 

Il y a une multitude d’approches, de lectures du phénomène, selon que l’on étudie le territoire, la communauté religieuse et ethnique, la famille, le groupe de classe d’âge, le rapport au travail ou aux études, la nature des délits, les parcours des auteurs, le point de vue des victimes, l’opinion publique, les différents acteurs de terrain, les représentants institutionnels, politiques, etc. Les champs convoqués s’entrecroisent  du géopolitique à l’économique, du politique au sociologique et de l’ethnologique au psychologique.

 

Enfin ce substantif délinquance, de racine latine « delinquere » = commettre une faute, regroupe des réalités très diverses. Il n’y a pas une mais des délinquances, déterminées par des causalités et des manifestations extrêmement variées.

 

Délinquance juvénile, insécurité et problèmes sociaux (la poule ou l’œuf ?)

 

Il n’a échappé à personne que le sentiment d’insécurité, exacerbé dans l’opinion publique a joué un grand rôle dans les récentes campagnes électorales et n’est pas étranger au séisme politique que nous avons vécu à l’occasion des élections présidentielles. Bien entendu la délinquance juvénile n’est pas seule en cause dans cette montée du sentiment d’insécurité, mais elle est plus visible et plus spectaculaire que la grande délinquance financière par exemple et elle fait par ailleurs rupture avec le « socialement correct » ce qu’on traduit généralement sous le terme « d’incivilités ». Cette part de la délinquance juvénile est souvent la moins bien supportée par l’opinion, en ce qu’elle est arrogante, voire violente, et remet en cause les codes sociaux du « bien vivre ensemble » en fait déjà profondément bouleversés par la fracture sociale. Cela donne effectivement la traduction populaire : « les jeunes ne respectent plus rien ! » et cela va du tagg, au voyage en train sans billet, aux insultes, aux gestes obscènes, à la mendicité arrogante, aux petites dégradations en tous genres, à ,la petite fauche banalisée dans les grandes surfaces, aux peintures de voitures rayées, à la consommation ostentatoire de cannabis, aux signes extérieurs de reconnaissance codés, casquettes, piercings, tenues vestimentaires, etc. Toutes choses qui vécues au quotidien, majorent le sentiment d’insécurité de la population en donnant le sentiment d’un fossé qui se creuse entre une certaine partie dite « incontrôlable » de la jeunesse et une « mythique » France républicaine et civique qui serait menacée dans ces fondements. Pour autant on ne peut pas nier que la délinquance juvénile constitue un sérieux problème de société dont pâtissent au quotidien de nombreuses victimes notamment parmi les couches de population les plus en situation de précarité.

 

Il est vrai que la délinquance des mineurs a augmenté de façon très significative ces 20 dernières années, que la part des mineurs mis en cause en matière de crimes et délits a augmenté considérablement dans la population générale des mis en cause (20%), que la violence est de plus en plus associée à cette délinquance juvénile et que l’on voit des actes de délinquance commis par des mineurs de plus en plus jeunes. Par ailleurs, le caractère récurrent de certains problèmes spectaculaires dans les cités (incendies de voitures notamment) et la relative impuissance des forces de l’ordre à les empêcher ont pu donner le sentiment qu’il fallait partir en guerre (ou en croisade parfois) contre cette jeunesse colorée des cités, évoluant dans des zones de non-droit.

 

Le vocable de « sauvageons » employé par JPChevènement témoigne de cette rhétorique qui tend à interroger « l’humanité » de cette jeunesse renvoyée à l’état de nature et qui pourrait se traduire par une sorte d’actualisation de la controverse de Valladolid sur le thème « les sauvageons ont ils une âme (républicaine) ? » puisque la république est la dernière religion à la mode et qu’elle a visiblement ses grands prêtres, parfois « au-dessus des lois ».

 

Philippe Robert et Marie-Lys Potier ingénieurs d’études, ont analysé dans différentes données d’enquêtes comparables, le sentiment d’insécurité des années 70 aux années 90. Leur travail sur les dernières années 90 à 2000 les conduit à faire l’hypothèse d’une mutation dans les préoccupations sécuritaires. Ils constatent que cette préoccupation s’avoue plus facilement aujourd’hui et qu’elle s’autonomise par rapport aux notions de xénophobie et de punitivité auxquelles elle était attachée naguère. Ils concluent « La préoccupation sécuritaire devient sous cette modalité, plus acceptable pour des groupes sociaux qui hésitaient naguère à proclamer leur insécurité ».

 

La question qui se pose enfin est celle de l’origine de la délinquance juvénile. On voit bien qu’il ne faudrait pas prendre la conséquence pour la cause n’en déplaise aux tenants de la « chienlit Gaullienne ». La France n’est pas malade de ses banlieues, de ses immigrés de la démission parentale et du laxisme de sa justice ! Ne peut-on faire l’hypothèse que c’est parce que la France (et pas qu’elle) connaît de grandes mutations sociales, qu’elle est confrontée à une conjonction de problèmes (mutations industrielles, chômage, transformations de la famille, inégalités, fétichisme de l’argent-roi, urbanisation mal conçue, corruption, recul des collectifs intermédiaires, délitement du lien social et des modes de régulation traditionnels, perte de lisibilité de l’action politique dans un contexte mondialisé) que le pacte républicain est mis à mal par une partie de la population qui vit des difficultés réelles sans perspectives de solutions (et pense les trouver du côté des extrêmes), ou par une autre partie qui n’imagine même pas pouvoir prendre une place acceptable dans le paysage social et joue donc « hors-jeu », avec d’autres règles (la survie), d’autres territoires (le quartier) et d’autres références d’affiliation sociale (la tribu, la horde, les « collègues » d’une solidarité primitive).

 

Sylvie Thénault dans une synthèse de travaux de l’ENM, que je contracte à mon tour, résume la position de Philippe Robert qui soutient l’hypothèse que « les pays de l’Union Européenne vivent une difficile recomposition de leurs politiques de sécurité. Celle-ci s’appuyaient sur un Etat de sécurité  développé avec l’urbanisation et l’industrialisation » en contrepoint des relations de proximité de type rural porteuses de contrôle social et de régulation qui n’étaient plus opérantes. Malgré tous les efforts de l’Etat pour assurer la sécurité des personnes et des biens, « ce modèle serait entré en crise avec la société de consommation, génératrice de frustrations pour ceux qui en sont exclus, alors que dans le même temps l’espace public urbain devenait de plus en plus difficile à surveiller. La politique de re-socialisation des délinquants par la formation professionnelle qui avait dominé les Trente Glorieuses, a été invalidée par la crise économique qui favorise aussi un marché de consommation illicite, source de trafics ». Tout cela majore en retour les exigences de sécurité de l’opinion. La police de proximité qui pourrait être une solution butte sur son statut et sa propre précarité. « La délinquance de prédation massive reste sans réponse, tandis que les prisons sont surchargées et que les peines alternatives ont du mal à émerger. Pour Philippe Robert la recherche de solution tourne autour d’une question constante : l’Etat de sécurité doit-il se substituer à l’Etat social. Pour l’instant seul le RU semble suivre la voie américaine ». Mais qui peut croire que supprimer l’aide sociale ferait disparaître les exclus ?

 

Le Rousseau-isme d’une société civilisée, pacifiée, naturellement bonne…

 

Nous vivons sur le mythe d’une société de relative abondance, homogène et pacifiée. Or dans la réalité, la société française, inégalitaire, est faite de strates clivées qui coexistent. L’exclusion actuelle est plus une exclusion de relégation, de mort sociale, d’absence de participation « aux affaires de la cité » et aux impératifs intériorisés de consommation, qu’une exclusion strictement économique, même si elle existe également. Il y a de plus en plus de gens qui sont « hors-jeu », les « normaux inutiles » dont parle Robert Castel, qui se dégradent peu à peu dans des processus de désaffiliation. Cela concerne autant un quart monde très « France profonde » qui cumule de nombreux handicaps sociaux que des populations issues de l’immigration, en proie à une relégation dans des cités qui recréent d’instinct du communautarisme, lequel majore aussi les difficultés d’intégration. Sur cette fausse idée d’une société de progrès, pacifiée et civilisée, je pense à l’incontournable ouvrage de Jean Baudrillard « La Société de Consommation », publié en 1970, qui pose la société de consommation comme structurellement à la fois consommatrice et productrice de violence. Cette analyse est toujours d’une criante actualité et éclaire notamment cette question de la violence éruptive dévastatrice de type Richard Durn : « ..C’est parce que  nous vivons de l’idée traditionnelle de la pratique du bien-être comme activité rationnelle, que la violence éruptive, insaisissable (sans fin et sans objet)(…), nous apparaît comme une manifestation inouïe, incompréhensible, contradictoire, semble-t-il, avec le progrès social et l’abondance…Or cette violence radicalement différente de celle qu’engendre la pauvreté, la pénurie, l’exploitation, c’est l’émergence en actes de la négativité du désir, omise, occultée, censurée par le positivisme absolu du besoin. Ainsi s’éclaire ce problème fondamental de la violence en société d’abondance (…) c’est contre l’impératif de productivité/consommativité, l’émergence de la destructivité (pulsion de mort), pour laquelle il ne saurait y avoir de structure d’accueil bureaucratique (…) Meurtres irréfléchis et pourtant réfléchis à l’avance, définis par leur connotation spectaculaire de faits divers, tels qu’ils sont conçus d’emblée comme un scénario de film ou de reportage et leur tentative désespérée, en reculant les limites de la violence, d’être irrécupérables, de transgresser et de briser cet ordre mass-médiatique dont ils sont complices jusque dans leur véhémence asociale. (…) De temps en temps au sein de notre univers clos de violence et de quiétude consommées, cette violence nouvelle (structurellement liée à l’abondance) vient ré-assumer aux yeux de tous, une partie de la fonction symbolique perdue , très brièvement, avant de se résorber elle-même en objet de consommation ».

Face à de telles difficultés structurelles endogènes, quelle peut être l’efficacité de traitements sur les conséquences de notre organisation sociale, soit des manifestations que nous considérerions sans les relier aux causes qui les génèrent ?

 

Ainsi s’attaquer à la délinquance juvénile n’est-ce pas aussi et d’abord lutter contre la relégation des ghettos urbains contre la communautarisation des banlieues ? N’est-ce pas soutenir activement l’intégration, agir sur l’isolement dans leurs difficultés des populations en voie de précarisation, aider les familles à assumer concrètement leur rôle éducatif, en les secondant s’il y a lieu, au lieu de les stigmatiser comme « mauvaises » et la jeunesse comme « dangereuse ».

 

Et plus que de réformes législatives en la matière, la France n’a-t-elle pas besoin que toutes les initiatives de terrain, diverses et souvent de qualité dans le registre du maillage social (préventif en amont), soient reliées et soutenues, par un État en capacité de piloter avec efficacité et simplicité un projet social mobilisateur, articulant les compétences et les institutions dans un élan positif en direction de la jeunesse et de toute la jeunesse, particulièrement celle qui est en situation de fragilité. Bien sûr il y faut des moyens, mais n’est-il pas préférable de les mettre du côté de l’espoir, plutôt que du côté de la résignation et de la répression. Cela ne veut pas dire qu’il faut rejeter le principe de la sanction, mais que celle-ci reste couplée à l’éducation, sans laquelle la répression ne peut former que des barbares.

 

Typologies délinquantes ?

 

Malgré la difficulté à classer par items cohérents, on peut schématiquement citer des types de délinquance « à dominante x ou y » sans perdre de vue la relativité de cet inventaire que je scinderai en deux parties, le positionnement social et le positionnement individuel (parcours) :

 

- Délinquance à dominante initiatique à titre personnel (défi, conduite à risque d’adolescent en quête identitaire) ou à dimension collective (rites de passage, conformité aux normes du groupe, conquête de galons, etc.).

 

- Délinquance à dominante incivile, provocatrice, réactionnelle de rejet (insultes, crachats, irrespect, rixes, dégradations diverses, feux de poubelles, taggs orduriers, fraude aux transports publics, etc.).

 

- Délinquance à dominante « tribale » de conquête ou de défense de territoires (entre bandes, marquages divers, stades, occupation massive d’espaces publics, descentes organisées, etc.).

 

- Délinquance à dominante expressive, de type « émeutes de cités », souvent réactionnelles (anti-police et institutions en général) émotionnelle, violente, collective, spectaculaire (incendies de voitures, caillassage) alimentée par le sentiment d’injustice et la victimisation, à l’occasion d’un fait dramatique/dramatisé, souvent théorisée (Rap), évoquant la dissymétrie des droits et la suicidaire revanche de type « nique la France ». Témoigne d’un réel malaise d’intégration.

 

- Délinquance liée au trafic et à l’usage de produits stupéfiants ainsi que divers recels et reventes (registre d’économies parallèles ou souterraines).

 

- Délinquance à dominante prédatrice (vols), de consommation ou de convoitise, (y compris à caractère sexuel), soit « agresser pour prendre » tout ce dont « l’autre » est supposé jouir. Avec dimension d’affirmation dans la « toute puissance » : je veux ça !

 

- Délinquance à dominante agressive, violente, anti-sociale (raptus haineux) parfois sans mobile particulier, mais souvent liée à un cercle d’appartenance (skin, punk, etc.)

 

La liste n’est pas exhaustive et ne dit pas grand-chose des parcours individuels, extrêmement variés, qui déterminent autant la valeur de signification des actes posés, que la nature même des actes (l’agir délinquant comme symptôme) :

 

- Appels à l’aide (actes ayant pour fonction d’attirer l’attention sur une détresse passagère ou chronique).

 

- Actes à équivalent suicidaire, ou participant d’un syndrome dépressif avec auto-dépréciation (je ne vaux rien, je suis foutu, je ne peux pas m’en sortir) et solitude morale (personne ne peut me comprendre).

 

- Acting out articulés à des failles narcissiques, des quêtes identitaires laborieuses, des déficits symboliques, particulièrement chez des garçons « sans père », fixés à la mère, livrés à eux-mêmes, « adultisés », construits sur une « toute puissance » dévastatrice pour eux comme pour autrui,  demandant à être « arrêtée », pour qu’ils puissent revenir à « leur » place.

 

- Actes « résurgences » dans le sillage de mauvais traitements précoces, de problématiques familiales lourdes, d’abandonnisme, etc.

 

- Actes réactionnels à l’échec et l’exclusion scolaire les stigmatisant comme « mauvais sujets », ce qu’ils s’efforcent de prouver ensuite par leurs comportement (si je ne suis pas bon, au moins être mauvais, foutu pour foutu) dans le cadre d’une destinée pressentie comme négative.

 

- Actes réactionnels à la problématique familiale d’intégration dans le cadre de populations issues de l’immigration (enfants symptômes dans une fratrie sans histoires, vilains petits canards, etc.).

 

- Actes réactionnels à la crise d’adolescence vécue sans médiation ni références d’adultes cohérents, caractérisés par un état d’angoisse diffus.

 

- Actes s’inscrivant dans une problématique de toxicomanie, sous état alcoolique ou ivresse liée à des produits modifiant les états de conscience.

 

- Actes liés à la jouissance du passage à l’acte, isolé de toute culpabilité.

 

La question de la mesure de la délinquance 

 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, à lire les surenchères des médias, la mesure de la délinquance n’est pas facile en France faute d’un matériel statistique fiable dans la conception comme dans la durée, ce qui exclue des comparaisons fines. De plus au niveau européen il existe une grande disparité de méthodes, ce qui rend là aussi, difficiles les comparaisons. Cette question est relevée par de nombreux auteurs, dont le Juge Jean-Pierre Rozenczveig et l’organisation DEI qui reprend les études de Philippe Robert et dénonce l’absence « de données fiables et partagées par tous les acteurs sociaux sur une question aussi essentielle que celle de la sécurité. Les sources sont diverses et offrent des discordances énormes. On amalgame tout et n’importe quoi pour en tirer des conclusions qui arrangent (…) on ment par omission en ne citant pas ses sources et ses méthodes de calcul. Au final il est évident que les statistiques sur la délinquance mesurent davantage l’activité policière et gendarmesque que la réalité du phénomène.(…) on avance que nous ne connaîtrions finalement que le cinquième de la réalité (…) l’augmentation des vols de téléphones portables, souvent accompagnés de violence et les escroqueries à la carte bancaire font flamber la statistique ». Si l’on ajoute à cela le fait que le recours à la plainte, chez les victimes, est en augmentation sous la pression notamment des compagnies d’assurance qui exigent un récépissé, l’ensemble contribue à rendre peu lisibles les évolutions réelles de cette délinquance qui serait passée en 10 ans de 14 à 21 points.

Pour Stéphane Roché, « l’essentiel est connu : la délinquance est en augmentation et son traitement judiciaire est insuffisant, alors même que la réponse aux actes est fondamentale pour les faire reculer (…) et que 20% maximum des actes de délinquance seraient portés à la connaissance de la police». (Etude sur auto-confessions de jeunes).

 

Les réponses à la délinquance juvénile

 

Les réponses à la délinquance concernent essentiellement le traitement social et le traitement judiciaire (avec son volet éducatif), dans le cadre de l’ordonnance 45, si présente dans les débats récents.

Je n’aborderai pas le détail du traitement proprement judiciaire, puisque Odile Baral va le développer, en tant que Juge pour Enfants et je n’ai pas compétence particulière pour parler du traitement politique et social, sinon en tant que citoyen averti. La question de l’insécurité est d’ailleurs l’affaire de tous et plutôt que de s’acharner sur les conséquences en faisant assaut d’imaginations répressives, il serait bienvenu de tenter de s’attaquer véritablement aux causes et de développer une prévention digne de ce nom.

Pour faire un retour sur le paysage local, il faut rendre hommage à l’opiniâtre travail de prévention de terrain, mis en place par les acteurs sociaux du Comminges depuis une vingtaine d’années, sous diverses formes, leurs efforts conjugués dans des partenariats bricolés peut-être, mais efficaces au final, sur tous les aspects de prévention en direction de la jeunesse.

 

La prévention est de loin préférable mais elle suppose que toute la société civile, joue le jeu, se sente concernée. La survie du pacte républicain passera par des actes concrets et non par des incantations. L’écart entre les discours institutionnels ou privés, et les pratiques, est à la mesure des idéaux bafoués quotidiennement,  ce qui provoque l’exaspération de la jeunesse la plus fragile et la plus exposée. Le langage est lissé, et l’hypocrisie généralisée. Liberté, Egalité, Fraternité sont presque devenus des gros mots, au pays des « gavés » et des « bouffons ».

 

La société française aurait-elle à ce point peur de sa jeunesse, qu’elle déclare un état d’urgence du contrôle social et de la répression à défaut, d’entendre la réalité des problèmes dans lesquels se débat cette jeunesse. Mesures d’exception, couvre-feus illégaux et discriminatoires, arrêtés anti-mendicité, appel au durcissement d’une législation qui privilégie toujours les mesures éducatives, recours plus précoce et plus massif à l’incarcération, tir au flashball contre les casseurs des cités, tribunaux pour enfants débaptisés, création de centres fermés, et j’en passe. Mais on sort là du champ des réponses éducatives.

 

« Contre ces  solutions magiques, souligne JP Rosenczveig, la démarche impulsée par le ministre de la Ville consistant à mettre en place des " cellules de veille éducative " dans 200 zones sensibles afin de repérer les enfants y compris de plus de 16 ans qui seraient en rupture scolaire apparaît bien plus constructive. Il s'agit de renouer une relation avec ce que l'on appelle communément les " perdus de vue " qui souvent laissés à eux-mêmes peuvent se retrouver embarqués dans des attitudes délictueuses. Ce plan a été annoncé par M. Claude Bartolone le 27 novembre 2001. Ce sont bien les mêmes enfants qui se trouvent désœuvrés faute de projets scolaires ou professionnels qui se retrouvent à errer dans les rues ou à tenir les murs des cages d'escaliers. Le pari est d'aller vers eux et de les re-mobiliser. Il s'agit de leur proposer un lieu d'accueil, une relation, un projet. 50 millions de francs ont été mobilisés pour cette action. Il semble s'inscrire dans le bon sens. Comment ne pas approuver le constat fait par le ministre qui relève : " On constate parfois que les seuls adultes qui leur parlent sont des policiers des brigades anti-criminalité ". Les coordinateurs, placés sous l'autorité des maires, de ces cellules auront à réunir régulièrement es acteurs locaux (élus, enseignants, professionnels de la santé, intervenants sociaux ) à mobiliser des réseaux locaux autour et pour ces jeunes. (…)De fait la " tolérance zéro " n'est plus le débat de l'heure. Seuls ceux restés bloqués sur leur approche idéologique n'ont pas vu passer le train. Tout fait connu appelle une réponse, mais cela ne suffit pas. Les vrais problèmes sont aujourd'hui ailleurs. »

 

Le travail éducatif avec les mineurs dans le cadre pénal

 

Le travail éducatif dans le cadre pénal présente 2 caractéristiques fondamentales, il est articulé à l’acte et il s’inscrit dans un cadre contraint. Cela peut sembler une évidence, mais mine de rien, cela repose toute la question de la demande et du rapport contractuel professionnel/usager dans l’ensemble du travail social.

Prendre le problème du coté de l’acte c’est à la fois une tentative de concerner le sujet et une garantie de ne pas le dissoudre dans une étouffante sollicitude. C’est le resituer dans l’ordre symbolique de la loi. « C’est d’abord ce que tu as fait qui nous interpelle, avant ce que tu es. Notre intervention (judiciaire/éducative) est une réponse, une conséquence, que tu dois maintenant assumer car la société a pris note que tu as transgressé la loi et a pris des dispositions pour sanctionner ces actes et tu ne peux t’y soustraire. Mais il ne nous échappe pas que tu as besoin d’aide pour comprendre comment tu en es arrivé là et comment tu peux essayer de faire pour en sortir ».

 

Cette « voix off » du discours pénal est en général entendue et acceptée par le jeune délinquant, en ce qu’elle le met, si elle reste équilibrée, en position de responsabilité de ses actes, en exigence de ses devoirs de réparation, symétriquement à la garantie de ses droits. Là il ne s’agit plus de vengeance de la société, mais d’invitation à rentrer dans l’ordre de la citoyenneté collective.

 

Les acteurs du travail éducatif avec les mineurs dans le cadre pénal

 

La PJJ ou Protections Judiciaire de la Jeunesse, est une Direction spécifique au Ministère de la Justice, chargé essentiellement de l’enfance délinquante, même si elle intervient dans une moindre mesure au civil, dans le cadre de l’enfance en danger. Déconcentrée elle se décompose en Directions Régionales et Directions Départementales. La PJJ, qui a connu en 3 ans près de 1000 créations nettes d’emplois, compte environ 7500 fonctionnaires répartis sur le territoire national, dont environ 3700 éducateurs ou assimilés. La PJJ est en charge de l’exercice de plus de 90% des mesures pénales concernant les mineurs (près de 100 000 prises en charges éducatives et pénales réalisées en 2000). Ces mesures comprennent les différentes investigations et actions de milieu ouvert, Liberté Surveillée, Sursis Mise à l’Epreuve, Travail d’Interêt Général, Contrôles Judiciaires, Mesures de Réparation, Placements Judiciaires. Les dispositifs de mise en œuvre des mesures comprennent les Centre d’Action Educative comprenant services de Milieu Ouvert et éventuellement d’Hébergement (FAE, CPI), les SEAT (Services Educatifs Auprès des Tribunaux) chargés d’assister les mineurs délinquants au plan éducatif et de faire des propositions concrètes en ce sens aux Juges, lors des différentes procédures judiciaires concernant ces mineurs et enfin divers services d’insertion au sens large de mineurs en situation de grande difficulté, centres de jour, Centre de Formation Spécialisés, etc. La PJJ a sa propre filière de formation des travailleurs sociaux, un centre de recherche à Vaucresson et une administration centrale à Paris. La PJJ est actuellement sous les feux d’une actualité très politique et se trouve l’objet de critiques diverses, sur son organisation et son mode de fonctionnement d’une part (rapports de la Cour des Comptes), sur son manque d’efficacité supposé, au regard de la hausse de la délinquance et du sentiment d’insécurité dans l’opinion, d’autre part.

 

Le Secteur Social Habilité Justice

 

Composé d’une multitudes d’associations très diverses, habilitées sous certaines conditions, à exercer dans leurs établissements et services, des mesures sur mandat judiciaire, elles mettent en œuvre les 2/3 des mesures de protections judiciaire au civil, concernant l’enfance en danger (selon l’article 375 du code civil) et comprenant les mesures de Milieu Ouvert au civil et les placements judiciaires essentiellement au civil mais également au pénal dans une moindre mesure, bien qu’elles se soient très récemment saisies de la mise en œuvre et de la gestion de 85% des Centres Educatifs Renforcés (50 environ contre une dizaine au secteur public PJJ).

Le secteur associatif habilité réalise un nombre total de mesures légèrement inférieur à la PJJ, mais les comparaisons sont très difficiles puisqu’il ne s’agit pas des mêmes mesures (plus de civil que de pénal) et la part des personnels concernés par l’exercice pénal des mesures reste difficile à démêler, du fait que nombre d’établissements et services sont habilités au civil et au pénal. L’effectif global de personnels du secteur associatif habilité est nettement supérieur, mais il faut ajouter qu’il met en œuvre les 4/5eme des meures de placement judiciaire (civil et pénal confondus), et les établissements habilités justice mettent également en œuvre pour une part importante, des mesures de placements administratifs (Conseils Généraux), le tout étant difficile à démêler. Le secteur associatif habilité n’est pas exempt de critiques non plus, avec des personnels également vieillissants, des difficultés dans les souplesses d’articulation entre les différents dispositifs, qui privilégient parfois la logique institutionnelle sur celle du parcours de l’usager, lequel n’est pas toujours au premier plan des préoccupations, malgré les déclarations d’intention.

 

Les CER et les CPI

 

Sur les traces des expériences des UEER (Unités Educatives à Encadrement Renforcé) les CER (Centres Educatifs Renforcés) s’inscrivent dans le cadre des préconisations du rapport Lazerges /Balduyck sur la délinquance juvénile et dans un contexte où le politique est sommé de faire quelque chose, notamment après les incidents de 1998 dans les banlieues. Leur création fait suite à 2 Conseils de Sécurité intérieur (8 juin 98 et 27 janvier 1999). Les CER sont donc issus d’une commande politique dans le cadre du panel des « Réponses à la délinquance ». Avec les CPI (Centres de Placement Immédiat), ils sont censés prendre en charge des jeunes à la dérive, inscrits dans le passage à l’acte délinquant répétitif, pour lesquels un éloignement immédiat ou temporaire apparaît nécessaire.

 

Concernant les CER il s’agit plus spécifiquement d’un séjour dit « de rupture » de quelques mois (sessions) d’un petit groupe de mineurs délinquants (6 à 8) qui va vivre au quotidien et 24h/24 avec des adultes en nombre équivalent voire légèrement supérieur, afin de permettre un encadrement constant. Ce « vivre avec » est censé fonctionner comme un déclencheur pour permettre de marquer une pause dans l’agir délinquant, de prendre conscience de l’impérieuse nécessité d’un repositionnement, d’amorcer le ré-apprentissage de rythmes de vie plus harmonieux, de restaurer une communication positive avec les adultes, de favoriser l’accès  à la loi et à la citoyenneté à travers la confrontation à la règle collective et de dessiner l’ébauche d’un projet personnel crédible après que ces jeunes aient pu prendre conscience de leurs potentialités. Le cahier des charges précise que les CER ne se situent pas dans une problématique de « contention » et met l’accent sur le rôle des psychologues dans ces dispositifs.

 

Concernant les CPI qui ne fonctionne pas sur le principe de sessions, mais avec des entrées et sorties permanents, l’accent est mis sur l’immédiateté de l’accueil, qui vise une re-mobilisation individualisée, sur une période de quelques mois.

Actuellement il y a une soixantaine de CER en activité ou sur le point d’ouvrir et une quarantaine de CPI. La majorité des CER est sous gestion du secteur associatif habilité et c’est l’inverse pour les CPI généralement sous gestion directe de la PJJ, et parfois issus de la restructuration d’anciens foyers d’hébergement.

Le rapport du Cabinet CIRESE, remis en juin 2001, juge assez décevants les résultats des CPI. L’objectif quantitatif de création de structures n'est pas atteint. Plus préoccupant, ces structures aux effectifs instables, rencontrent de sérieux déboires et des difficultés pour proposer des activités mobilisantes.  Concernant les C.E.R. indique JP-Rosenczveig, « l'objectif quantitatif reste en dessous des prévisions, mais sur le plan qualitatif il semble que les satisfactions soient plus nombreuses. Et de fait, sur le terrain les magistrats arrivent à trouver des structures d'accueil qui font pour les jeunes concernés du bon travail. Des équipes se multiplient qui accueillent les jeunes avec des projets pédagogiques clairs et fermes, qui rassurent les jeunes une fois le projet présenté par les éducateurs qui se déplacent, puis lors d'une audience judiciaire de cadrage. Mais il est aussi des CER où les concessions faites aux jeunes sont en contradiction majeure avec le projet de cadrage énoncé dans le cabinet du juge. On restera nuancé sur les critiques développées à l'égard de ces structures. Il faut garder la tête froide : il y a le meilleur et le pire. Un seul constat : une dynamique nouvelle est lancée qui à terme devrait produire des effets. »

Saül KARSZ, dans sa communication aux journées CER des 6 et 7 septembre 2001 étayait l’hypothèse « d’après laquelle les CER constituent une mise en scène de l’ensemble du travail social, toutes spécialisations et modalités d’intervention confondues. Mise en scène qu’on peut qualifier de « dépouillée », sinon « exacerbée », en ce sens que les CER donnent à voir de façon relativement manifeste, des dimensions, des interrogations, des problèmes, qui dans d’autres configurations du travail social, paraissent moins évidents, davantage édulcorés ».

Une chose est sûre, il n’y a rien de « miraculeux » dans les CER, c’est pourquoi il est assez déplacé et ridicule d’entendre les partisans et les détracteurs de ces dispositifs, argumenter en termes de « j’y crois » ou de « j’y crois pas ». Il y a une réalité clinique et méthodologique tout à fait évaluable, transmissible et reproductible. Si l’on enregistre les résultats positifs et encourageants actuels, c’est aussi au prix de cuisants ratages, et dans un contexte d’engagement des personnels de ces structures dans un challenge aux multiples motivations, ce qui en accentue le caractère d’expérience « passionnante ».

Bien entendu il n’échappera à personne, que malgré les effets de soulagement des quartiers, par le placement simultané de 6 à 8 jeunes sur une centaine de structures (CPI et CER confondus on obtient le chiffre de 600 à 800 jeunes pris en charge en simultané, soit à peu près les chiffres de mineurs détenus) cela ne saurait régler le problème de la délinquance, même si cela permet d’aider dans leurs difficultés les mineurs pris en charge.

 

Perspectives

 

Je terminerai cet exposé en parlant d’une heureuse initiative, celle du « manifeste pour une réforme » de la toute récente Association Française des Professionnels de l’Education en lien avec la Justice.

Dénonçant les effets désastreux d’une politique-spectacle dans le domaine de la délinquance des mineurs, cette association réclame un engagement sans faille de l’Etat à mener une réforme d’ampleur qui allie les exigences et les moyens d’une véritable prévention, concrétisée dans un volet social affirmé et d’un traitement inter-institutionnel de la délinquance des mineurs avérée, qui permette une articulation cohérente des institutions autour de l’idée que ces mineurs ont avant tout besoin de trouver en face d’eux des adultes qui « tiennent le choc » de ce qui est à la fois une rencontre et une confrontation. Par ailleurs pour une meilleure mise en cohérence des différents champs qui interviennent, cette association propose de regrouper Protection Judiciaire de la Jeunesse et Administration Pénitentiaire, dans une nouvelle « Administration de la délinquance des Mineurs », permettant de garantir une permanence des suivis intra et extra-muros, mais qui implique une refonte ambitieuse de tout le secteur d’intervention auprès des mineurs délinquants, bousculant les frontières administratives actuelles.

 

Conclusion

 

En guise de conclusion provisoire, sur un si vaste et complexe sujet que ma modeste contribution n’a pas la prétention d’épuiser, je me limiterai à citer les propos de Maryse Vaillant, psychologue clinicienne à la PJJ et auteur de plusieurs ouvrages sur la question de la délinquance des adolescents : «  La police doit veiller à la sécurité de tous, la justice elle, doit veiller au respect des droits de chacun. Des siens comme ceux des autres. La sécurité personnelle de chacun passe par l’éducation des autres et non pas leur incarcération. La sécurité des adultes passe par l’éducation des adolescents. Autrement dit, tout délit, toute agression, toute transgression doivent avoir une réponse : une réponse éducative. Toute sanction pénale qui vise un mineur de 18 ans doit être éducative. Elle doit viser, non pas à l’impunité zéro, mais à l’éducation maximale »

Je vous remercie de votre attention.

 

 

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