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GUIDE DE LA PROTECTION JUDICIAIRE DE L'ENFANCE
INTRODUCTION
Le monde de la protection
judiciaire de l'enfance est un monde étonnant et complexe. Celui
qui n'a pas l'occasion de s'en approcher n'imagine pas ce que l'on y côtoie journellement, ce qui se passe
dans certaines familles, et le travail des institutions qui interviennent. Même
pour les professionnels aux compétences diverses qui participent à cette protection, c'est un monde
où les situations sont chargées d'émotions souvent fortes, où les problématiques sont difficiles
à analyser, où
les interventions sont souvent délicates, s'entrecroisent, où il faut concilier des pratiques sociales, éducatives, psychologiques ou juridiques
qui n'utilisent pas les mêmes schémas de pensée.
C'est aussi un système
qui, sous des apparences trompeuses, ne fonctionne pas bien, et dans lequel, bien que la protection soit pourtant
judiciaire, bien des règles, d'abord légales, ne sont pas respectées
par les professionnels, avec,
pour corollaire inéluctable, le non
respect de certains droits
des individus, et, au delà,
un travail
auprès des familles
moins
efficace qu'il ne pourrait
l'être.
Un monde complexe.
La complexité provient
d'abord de la difficulté, immédiate, à comprendre ce qui
se passe. Ce qui apparaît en surface, la crise, le passage à l'acte,
ne reflète pas toujours
vraiment ce qui se passe en profondeur dans une famille. Et comme dans un véhicule
automobile qui ne fonctionne plus, si l'on entend bien un bruit bizarre dans
le moteur, on ne peut pas de nouveau le
faire avancer tant que l'on n'a
pas découvert où se
trouve réellement la panne afin de pouvoir réparer efficacement. Autrement dit c'est une chose
de constater que tel adulte affiche tel comportement inadapté, ou que
tel mineur va mal. C'est une
toute autre de savoir d'où viennent ces dysfonctionnements pour répondre par l'intervention la
plus adaptée, afin de ne pas ajouter un nouveau dysfonctionnement à
ceux qui existent déjà. Le risque est en permanence de voir apparaître
dans les dossiers des analyses
hâtives, des avis trop rapidement avancés sur des parents et des
mineurs, qui conduisent forcément
à des réactions légitimes de méfiance ou de rejet de leur part, et à des décisions
inappropriées et peu efficaces car motivées par des arguments non convaincants
pour les intéressés. Il faut donc à chaque étape chercher comment réduire ce risque de subjectivité et d'erreur.
Avant l'ouverture de la procédure
judiciaire et pendant son déroulement, de multiples professionnels interviennent. Ce sont d'abord souvent
les
travailleurs sociaux de quartier, qui travaillent dans le cadre de la prévention,
en dehors de toute intervention
judiciaire, puis ceux de l'éducation nationale, puis les médecins,
les puéricultrices, les sages femmes, les conseillères en économie
sociale et familiale, les services de la protection maternelle et infantile
(PMI), les praticiens hospitaliers, médecins ou psychiatres. Ce sont
aussi les divers services
d'aide aux adultes, les services
d'accueil provisoire, les organismes d'insertion dans les quartiers,
du RMI, etc.
Quand une procédure
est ouverte au tribunal pour enfants, nombreux sont encore les professionnels qui y participent, dans le
cadre judiciaire. Au cours
de la procédure interviennent le procureur de la république qui
ouvre certains dossiers, donne son
avis avant toute audience
et est chargé de l'exécution des décisions des juges, le juge des enfants qui organise le déroulement
de la procédure et ordonne les mesures qu'il estime utiles, les services d'investigation (enquêtes
sociales,
consultations, observations
en
milieu ouvert), les experts judiciaires (médecins, psychologues,
psychiatres), les services d'action éducative en milieu ouvert, les foyers
privés ou publics, les services d'aide sociale à l'enfance départementaux,
les lieux de vie, les assistantes
maternelles.
Et en cours de procédure
divers services de prévention parmi ceux cités continuent leur
travail en dehors du cadre judiciaire.
Chacun de ces services, chaque
individu qui intervient, a sa façon d'aborder la famille, d'analyser ce qui s'y passe, ses objectifs d'intervention,
ses méthodes de travail. Le risque est dans leurs divergences, voire
leurs
contradictions. Or rien n'est
plus déstabilisant pour une famille que des attitudes diverses sinon opposées des divers professionnels
qui les rencontrent.
L'ensemble des interventions
forme donc un ensemble très complexe dont il faut autant que possible
écarter les incohérences et les contradictions.
La complexité du système
est l'une des raisons de son mauvais fonctionnement.
Un système qui fonctionne mal.
Après de nombreuses
années de pratique de terrain, la lecture de centaines de dossiers en
provenance de nombreuses juridictions réparties sur tout
le territoire national, le constat est net. Malgré des apparences trompeuses, la protection judiciaire de l'enfance ne fonctionne
pas bien, ou tout au moins pourrait fonctionner incomparablement mieux.
Qu'en est-il ?
Au moment de la découverte
des premières situations, de la lecture des premiers dossiers, tout semble
se dérouler normalement. Les procédures sont conduites, des décisions sont prises, des services éducatifs
interviennent. Puis au
fil
du temps, on distingue, si
le regard veut bien les observer, une série de dysfonctionnements.
Et ce qui frappe avant tout,
et ce qui a en premier motivé l'écriture de cet ouvrage, c'est
de la part des professionnels l'étourdissante absence de référence aux règles légales, soit par ignorance, soit par choix délibéré.
Il est rare de trouver un professionnel capable de décrire en détails
et sans erreurs l'ensemble des règles procédurales et de fond
applicables à la protection judiciaire de l'enfance, même chez
ceux qui sont en fonction depuis de nombreuses années. Et pourtant, contrairement à ce qui est parfois affirmé, soit par méconnaissance
soit pour justifier l'arbitraire des pratiques, les interventions sont encadrées
par des textes qui pour la plupart sont très clairs et ne laissent pas place à l'interprétation.
Et en plus des textes, il existe une jurisprudence nombreuse (on appelle jurisprudence
l'ensemble des décisions rendues par les tribunaux, et qui viennent compléter
les textes par leur interprétation) qui a apporté des précisions
essentielles sur bien des points en suspens. Pour la rédaction
de ce livre, environ un millier
de décisions a été étudié, accessibles par
les revues spécialisées et les banques de données informatiques.
Rien n'est donc plus faux que d'affirmer que la protection de l'enfance est
un système sans droit et que le tribunal pour enfants n'est pas une véritable juridiction.
Cette méconnaissance
des textes trouve sans doute son origine dans une carence des
formations et dans une inadéquation persistante des pratiques.
Ceux qui arrivent sur le terrain,
magistrats et professionnels de l'éducation, ne maîtrisent pas
les règles élémentaires de la protection judiciaire de
l'enfance. Et comme très peu de juristes figurent parmi tous les intervenants
qui gravitent autour des familles
encore aujourd'hui rarement assistées d'un avocat, le débat n'est presque jamais poussé vers le terrain du droit. Pour peu que le juge des enfants n'impose pas un déroulement juridiquement rigoureux de la procédure,
ce ne sont que des questions de fait
qui sont abordées, sans qu'aucun
carton rouge ne sorte de la poche d'un quelconque arbitre en cas de violation de la législation.
Et puis, il faut l'admettre,
cette absence de référence à des règles extérieures
a bien arrangé les professionnels pendant des décennies. Se
préserver du droit
pour s'en tenir au fait est un moyen très efficace de faire passer sa vision de la situation sans rencontrer
d'obstacle insurmontable, en s'abritant derrière cette notion à
géométrie variable et en soi vide de sens qu'est "l'intérêt
de l'enfant". Il suffit d'entendre, encore parfois aujourd'hui, ce qui se murmure sur la présence des
avocats qui viendraient attiser les conflits alors que tout, affirme-t-on, doit
être négocié entre les intéressés, pour comprendre
combien il doit être difficile pour certains d'admettre qu'il existe des
limites infranchissables à l'arbitraire et au libre choix des pratiques.
Que doit-on penser par exemple lorsque certains professionnels de l'éducation
après avoir entendu le
juge des enfants énoncer les règles légales qui ne sont pas respectées et les pratiques
non conformes au droit qui
doivent cesser, viennent apostropher sévèrement le magistrat
en affirmant que malheureusement
dorénavant la "collaboration" éducatif/juge va être
compromise, s'interroger sur la place qui va rester à la "négociation"
?
Mais le respect du droit peut-il
être négocié, doit-il obtenir au préalable l'accord
de tous, ou bien admet-on sans état d'âme que dans le domaine de
la protection judiciaire de l'enfance comme dans tous les autres s'appliquent un ensemble de règles que personne n'est en droit d'écarter
?
Or de fait, pourtant, dans
aucune autre juridiction le droit n'est autant malmené que dans les procédures de protection
de l'enfance conduites
dans les tribunaux pour enfants. Nulle part ailleurs il n'y a comme ici besoin
d'argumenter, de justifier, d'exiger ou de menacer pour obtenir le respect scrupuleux
des règles légales élémentaires.
Ce qui est très grave,
c'est que de cette absence de référence de tous les professionnels
à des règles légales reconnues et respectées, découlent
inéluctablement des contradictions et des incohérences
qui entament l'efficacité des interventions. Les
familles ne peuvent pas s'y retrouver si elles ont en face d'elles des professionnels qui leur lancent des injonctions
paradoxales ou dont les pratiques se contredisent. Or c'est bien lorsque dans une famille les règles fondamentales ne sont plus respectées que les professionnels doivent faire preuve de la plus grande cohérence.
Car les
professionnels, et en premier
lieu ceux de l'institution judiciaire, sont des repères essentiels pour
les familles à la dérive. C'est à eux qu'il appartient
de remettre de l'ordre là où règne le désordre.
De la cohérence des professionnels découle directement l'efficacité
de leurs interventions, où l'inverse.
Pour une autre protection judiciaire de l'enfance.
Un autre obstacle, important,
qui empêche d'obtenir un respect permanent des textes, c'est l'affirmation,
souvent lancée, qu'il risque d'y avoir dans ce domaine sensible de la protection de l'enfance une contradiction entre
le strict respect de la loi
et l'efficacité des
interventions de protection. Autrement dit, certains présentent le formalisme
juridique comme un obstacle occasionnel à la protection réelle
des mineurs.
Rien n'est plus faux que cela.
Et il faut insister sur trois points.
Tout d'abord, lorsqu'une loi
est votée, personne n'est autorisé à apprécier l'opportunité de la respecter, quel que soit
son titre, quelle que soit sa fonction. Laisser chacun apprécier la valeur
d'une loi et décider de son respect ou de sa mise de côté c'est ouvrir la porte à tous les arbitraires, à tous
les excès, chacun faisant son propre choix, différent de celui
de son voisin ou collègue, entre textes qui lui conviennent et textes
qu'il écarte. Et dans le domaine de la protection des mineurs, parce
que les professionnels qui interviennent ont, à part le juge des enfants, une formation en sciences humaines ou
psychologiques, parce qu'il
ne s'agit pas là de sciences exactes, le
risque de l'appréciation personnelle et donc de l'arbitraire est plus important que dans tout
autre domaine. Ce risque ne peut être réduit que par des balises
juridiques nettes et infranchissables.
Ensuite, la référence
à la loi est d'importance proportionnelle aux atteintes aux libertés
individuelles. Plus une société démocratique admet des
atteintes aux droits essentiels des individus, plus elle fixe des limites
précises aux possibilités légales de porter
atteinte à ces droits. On le constate en matière pénale. La procédure
d'instruction, puis correctionnelle
ou criminelle, est minutieusement décrite et réglementée
dans le code de procédure pénale parce que tout le monde considère
que dans une matière où l'on peut supprimer à un individu
la liberté fondamentale d'aller et venir il faut éviter autant
que possible les dérapages et les excès. D'où un formalisme
parfois estimé excessif mais qui se justifie dans son principe.
Il en est de même en
matière de protection judiciaire de l'enfance. Parce qu'il ne doit pas
y avoir grand chose au monde de plus attentatoire aux droits fondamentaux des personnes et de plus douloureux que de se
voir autoritairement privé de ses enfants/parents, il est impératif
que les
modalités de l'intervention
publique soient encadrées par des règles légales impératives.
C'est bien pour cela qu'à
côté de la protection administrative des mineurs, gérée
par les départements depuis la décentralisation et mise en oeuvre
à la demande des parents, sans empiétement sur leurs prérogatives d'autorité parentale, le choix a
été fait, depuis longtemps, d'instaurer une protection judiciaire,
plus autoritaire vis à vis des familles mais assurant a priori en contrepartie
une protection des droits efficace. L'intérêt de la procédure
judiciaire ne réside pas dans le juge, mais dans la procédure
qu'il doit respecter pour permettre d'assurer cet équilibre souhaité
entre intervention et respect de certains droits.
Enfin, et peut être
par dessus tout, non seulement il n'y a aucune contradiction entre respects
des règles et protection des mineurs, mais le respect des règles est une condition primordiale de l'efficacité
des
interventions. Cela ne découle pas seulement de la nécessité pour
tous les intervenants d'avoir des repères qui évitent les contradictions
qui parasitent le travail
entamé. Cela tient au fait que la loi française de protection
judiciaire de l'enfance, dans sa rédaction de juin 1970 toujours en vigueur
pour l'essentiel malgré quelques modifications importantes, est une loi
qui préserve un remarquable équilibre entre rigueur de la protection
des enfants, mission essentielle, et respect des droits fondamentaux des individus, parents et mineurs, ou autrement dit
qui veille à ce que
les atteintes aux droits soient limitées à leur plus petit minimum.
Et c'est lorsque ces atteintes sont limitées autant que possible en même
temps que la protection est efficacement assurée que les parents ne se
sentent plus abandonnés de côté comme souvent dans le passé,
et ont le sentiment qu'une
place essentielle leur est laissée, ce qui peut les inciter à faire les efforts nécessaires pour reconstituer
une famille équilibrée. Leur rappeler qu'ils ont des droits, c'est
les encourager à les utiliser, ou au moins à retrouver la capacité
de les utiliser, c'est les maintenir au coeur de la procédure, c'est
leur rappeler qu'à nos yeux ils ont toujours de la valeur, même
s'ils ont eu des attitudes fortement contestables et actuellement sanctionnées
fermement.
Et le fil directeur de toutes
les pages qui vont suivre est celui là : présenter les règles
légales applicables et démontrer comment la législation;
quand elle est respectée, favorise directement l'évolution des
situations en assurant la protection sans faille des mineurs tout en encourageant
les membres des familles à participer à la procédure et
à faire les efforts indispensables pour redresser leur situation. Les
exemples seront très nombreux. Ils apparaissent pratiquement à
tous les stades de la procédure qui sera étudiée chronologiquement comme dans un dossier
réel.
Il est impératif de
mettre en place une autre protection judiciaire de l'enfance, plus respectueuse
des textes, plus respectueuse des droits des individus, plus cohérente
entre les divers professionnels, et pourtant assurant sans complaisance et efficacement
la protection judiciaire de tous les mineurs, dans toutes les circonstances. Il n'y a aucune antinomie
entre
ces objectifs qui vont dans
le même sens et qui ne peuvent/doivent pas être détachés.
La protection judiciaire de
l'enfance doit être en même temps juridiquement incontestable, exigeante
en termes de protection des enfants, et profondément humaine.
Il faut la repenser entièrement
à travers le filtre du droit, de la cohérence des interventions
à partir des règles légales, et du respect des individus.
C'est ce qui est proposé dans cet ouvrage.