Délégation interministerielle à la famille

31 mai 2000

 

RELATIONS AVEC LES FAMILLES :
QUELLES COMPETENCES ?
QUELLE FORMATION ?

 

La formation des travailleurs sociaux et le travail avec les familles

 

Corinne TICHOUX

 

Plan du rapport

Introduction
Première partie : état des lieux
Deuxième partie : cadre législatif, dispositifs institutionnels et travail social avec les familles
Troisième partie : propositions d’adaptation de la formation des travailleurs sociaux
30 propositions
Conclusion

 

Introduction

La Conférence de la famille, qui s’est tenue le 12 juin 1998, a mis l’accent sur le rôle des familles dans la construction des repères et le maintien de la cohésion sociale, et sur l’enjeu de conforter les parents dans l’exercice de leurs responsabilités. Cela s’est notamment traduit dans le lancement le 9 mars 1999 du réseau d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents, mobilisant l’ensemble des partenaires et des initiatives existantes et permettant leur renforcement.

Dans le même esprit, il est apparu essentiel de conforter la place des parents dans les relations qu’ils ont avec les services publics qui prennent en charge leurs enfants. Les travailleurs sociaux sont particulièrement concernés par cet objectif. C’est pourquoi la Délégation interministérielle à la famille et la Direction de l’action sociale ont souhaité engager une réflexion sur la manière dont les programmes de formation préparaient les professionnels à travailler avec les familles, à reconnaître leur rôle et à les conforter dans l’exercice de leurs responsabilités éducatives.

Une réflexion nécessaire

Les récents travaux conduits sur la fonction parentale (rapports d’Alain BRUEL, de Didier HOUZEL, du conseil supérieur du travail social, etc….) ont tous abordé, en les questionnant, l’exercice du travail social et le contenu des relations des professionnels avec les familles. Il s’agit ici de poursuivre cette réflexion, en se centrant sur la formation des professionnels.

Méthode de travail

Un groupe de travail a été constitué, auquel ont participé des représentants d’administrations centrales, d’organismes sociaux, d’employeurs, d’organismes de formation, de travailleurs sociaux, d’associations familiales, d’acteurs de la politique de la ville.

Des personnalités qualifiées, des chercheurs sont venus débattre avec le groupe et/ou ont été sollicités pour apporter une contribution écrite. Ces contributions sont regroupées dans un rapport en annexe.

Les pratiques de travail avec les parents mises en œuvre dans certains services ont été analysées et ont alimenté la réflexion. Des investigations complémentaires ont été conduites par certains membres du groupe, auprès d’autres organismes de formation. Des étudiants en formation ont été invités à travailler sur le sujet (commission étudiants de l’ANAS5, sondage réalisé auprès d’étudiants de l’école d’éducateurs de jeunes enfants de Mulhouse6).

C’est autant à partir de leurs pratiques au quotidien que de leurs analyses assez convergentes, et de leurs débats, que les membres du groupe ont pu construire la réflexion collective présentée dans ce rapport.

Le calendrier de travail a été rythmé par la tenue des réunions de la Conférence de la famille en 1999 et 2000. Le groupe s’est réuni d’avril 1999 à mai 2000.

a) Une première étape (avril-juin 1999) a permis de réunir, au travers de l’audition de professionnels et d’associations travaillant auprès des familles notamment, les éléments de la problématique. L’objectif était de tenter de comprendre, et surtout de formaliser, " ce qui faisait problème ", dans ce que les familles vivaient et ressentaient de leurs relations avec les travailleurs sociaux.

Tout d’abord le groupe a tenu à replacer cette problématique dans un contexte plus large. La place prépondérante prise par la question sociale au sein des politiques publiques et l’éclatement des compétences légales entre différentes autorités, ont conduit à la multiplication des initiatives, des services, des emplois de toute nature à côté des professions traditionnelles, brouillant un tableau où les missions seraient clairement attribuées et les responsabilités techniquement définies.

Ce foisonnement qui permet de multiplier, de diversifier les réponses, d’innover dans les pratiques, et d’adapter les dispositifs aux besoins de la population a également pour conséquence de rendre moins lisible le paysage institutionnel aux usagers, de diluer les processus de décision dans l’enchaînement des instances partenariales, et de rendre plus complexes les rapports entre les services publics et les administrés.

Dès lors d’autres questions se posent. Par exemple celle de savoir comment le développement de nouvelles interventions sociales intègre la question du respect des règles déontologiques (discrétion, confidentialité, respect de la vie privée et éthique) qui cadrent le travail social. Comment celui-ci peut-il encore représenter et faire valoir une garantie pour l’usager ?

Par ailleurs une analyse des besoins de formation des travailleurs sociaux, exprimés au travers de leurs demandes ou de leur participation aux actions de formation continue, a renseigné le groupe sur les besoins des professionnels.

L’observation a été faite que la nature des relations n’était pas sans lien avec les difficultés que pouvaient éprouver certains travailleurs sociaux rencontrant des limites à leurs interventions, de l’incompréhension, de l’agressivité de la part des publics pris en charge…. La mise en cause réciproque usagers/professionnels, ne débouchant au final sur aucune piste probante, ni acceptable, l’enjeu du travail de réflexion et de proposition du groupe ne devenait-il pas celui d’identifier les conditions dans lesquelles une formation, tant initiale que continue des travailleurs sociaux, axée sur la requalification des parents (et dans leur prolongement, des adultes) conduirait à une requalification/revalorisation du travail social ? Et notamment aux yeux des premiers concernés : les bénéficiaires …

Un précédent rapport du CSTS7 notait déjà " la propension des travailleurs sociaux à fonder leur légitimité moins sur les missions qui leur sont dévolues dans le cadre de leurs établissements ou services employeurs, que sur les usagers avec lesquels ils sont professionnellement en relation ". Il est également ressorti du travail de réflexion du groupe, ainsi que de certains témoignages de professionnels8 que le malaise ressenti par les travailleurs sociaux, le besoin de reconnaissance de leur travail et de leur rôle, passaient notamment par celle que leur accorderaient les parents eux-mêmes.

Il est paradoxal de constater que cette recherche de reconnaissance de la part des professionnels ne les porte pas plus à exprimer une attitude réciproque de reconnaissance vis-à-vis des parents.

Un travail à faire sur ce double mouvement de reconnaissance a été retenu comme hypothèse susceptible d’enclencher une nouvelle dynamique pour le travail social.

Enfin la question des relations des travailleurs sociaux avec les familles n’est pas une question nouvelle. Mais c’est le traitement actuel de la question de la parentalité, ce " nouveau regard " plus positif porté sur les parents, un nouveau type de relations à nouer avec eux, la recherche d’une collaboration sur les questions de l’éducation, qui diffèrent de la pratique sociale habituelle, et qui doivent vraisemblablement avoir des conséquences en termes d’acquisition de savoir-faire et de savoir être.

La problèmatique ainsi posée, qui fait l’objet de la première partie de ce rapport, a été présentée à la Conférence de la famille de juillet 1999. La formulation de propositions d’adaptation de la formation, était demandée pour la conférence 2000.

b) Une seconde étape (septembre 1999 – mai 2000) a été consacrée à l’examen des programmes de formation initiale des travailleurs sociaux, au repérage des améliorations attendues dans les compétences et les pratiques professionnelles, à la présentation d’initiatives en cours, et à la recherche de pistes de propositions.

Il est important de dire que la réflexion du groupe a en permanence acté l’ensemble des efforts déjà conduits par un grand nombre d’organismes de formation et de services employeurs sur le champ des relations avec les familles.

Il s’est plutôt agi d’en tirer les enseignements, de les formaliser pour mieux les diffuser, les faire mieux prendre en compte par l’Etat et les organismes de formation dans le cadre des programmes de formation initiale, par les employeurs et les plans de formation continue, par les professionnels (et de faire connaître ces intentions aux familles autant que faire se peut) pour poursuivre dans la voie de l’amélioration des pratiques.

L’ensemble de ce rapport a été rédigé dans la perspective de la tenue de la Conférence de la famille de juin 2000.

 

Première partie

Etat des lieux

Le premier travail de réflexion a consisté à tenter d’identifier le problème.

Si les relations des travailleurs sociaux avec les familles sont vécues par ces dernières dans la méfiance et la tension, si elles ont le sentiment d’être dévalorisées, assignées à leurs défaillances, ce problème n’est pas formulé de manière explicite, ni suffisamment élaboré pour avoir fait l’objet d’un diagnostic partagé entre l’Etat, les employeurs, les familles…

Néanmoins, tous les observateurs s’accordent au moins sur un point : la complexité croissante des fonctions parentales et éducatives dans un contexte d’affaiblissement des structures sociales et de fragilisation de la place et du rôle des adultes. Il importe aussi de considérer que la marge d’intervention du travailleur social est limitée dans la mesure où il n’intervient pas directement sur les facteurs de fragilisation des individus et des groupes sociaux.

Enfin ce champ professionnel est à la fois très réglementé et celui qui reçoit les effets majeurs d’un certain nombre de plans gouvernementaux relatifs à d’autres champs (l’emploi, la sécurité, le développement urbain,…). Dès le début des années 70, le travail social classique, débordé par les effets de la marginalisation de masse, a contribué à une nouvelle donne du social et à la montée en régime des nouveaux métiers, ceux dits de la ville et de l’insertion. Métiers qui ont inauguré de nouvelles politiques transversales et mobilisé des savoirs métissés pour occuper des fonctions, parfois mal définies, de médiation entre les habitants des zones défavorisées et les institutions. On ne peut donc dans l’analyse, dissocier les pratiques professionnelles des évolutions qui se sont opérées dans les politiques publiques et attribuer aux acteurs la responsabilité de dysfonctionnements qui relèvent d’autres niveaux.

En revanche doit être isolé et travaillé ce qui ressort de la responsabilité propre du travailleur social : son attitude vis à vis de la famille, le sens et le contenu de son intervention auprès d’elle, la hiérarchisation entre savoirs professionnels et savoirs personnels, toujours défavorables aux parents.

Les axes privilégiés dans la réflexion ont été de réaffirmer l’importance de la famille et de la fonction parentale et de se demander comment le travail social les reconnaissait.

I – La fonction parentale est une fonction familiale primordiale, mais difficile

L’importance du rôle joué par la famille sur l’équilibre et les capacités de socialisation de chacun de ses membres, et son caractère unique en soi, sont depuis plus de trente ans, l’un des axes forts pris en compte par l’action sociale et éducative. Le maintien (ou le retour) des individus dans leur milieu naturel de vie est devenu en effet l’objectif prioritaire de travail, que l’on s’adresse à un enfant, une personne handicapée ou âgée…

Plus récemment le droit est venu conforter ces aspirations légitimes. La convention internationale des droits de l’enfant a reconnu la légitimité du droit de l’enfant de vivre avec ses deux parents. Partant de là, c’est le droit de chacun au maintien de sa vie familiale ou des liens familiaux qui est devenu le nouvel enjeu et l’objet des progrès à accomplir.

Mais l’énoncé des droits ne suffit pas. La priorité donnée aux trajectoires individuelles, les logiques institutionnelles et les procédures à caractère nominatif contreviennent au respect à la vie familiale (exemples d’éclatement des familles en cas d’hébergement en foyer, selon l’âge des enfants, ou le sexe des parents liés à l’existence de critères administratifs d’accueil et à la répartition des publics et des financements entre collectivités différentes Etat/département/sécurité sociale). Par ailleurs, la solidité de la famille repose sur l’exercice de la fonction parentale. L’accompagnement de la cellule familiale dans ses difficultés ne suffit pas si on ne prend pas en compte le besoin de soutien des parents dans leur rôle.

Ce que l’on sait

La fonction parentale est irremplaçable. Elle concerne tout autant :

- le développement des potentialités individuelles, l’épanouissement des enfants ;
- la construction des repères, les apprentissages normatifs, la socialisation ;
- l’inscription dans une généalogie ou une filiation, la transmission des valeurs ;
- elle est aussi une fonction de protection et de solidarité.

Travailler avec les parents fondateurs de la famille est donc un gage de réussite éducative et à plus long terme de cohésion sociale.

Ce que l’on sait moins :

Autant on a su parler de la famille sous l’angle juridique (de ses devoirs, de l’exercice de l’autorité parentale, des limites à lui apporter, des droits de l’enfant à faire émerger), sous l’angle de la sanction, de la pénalisation, sous l’angle financier (la politique familiale c’est beaucoup celle des prestations familiales), sous l’angle psychologique (les immenses progrès faits sur l’analyse de ses (dysfonctionnements….), autant les connaissances théoriques et les enseignements sont faibles et récents dans le domaine de l’éducation familiale (s’agissant à la fois des processus éducatifs à l’œuvre au sein de la famille - on devrait dire des familles - et des interventions d’étayage de la fonction parentale). Paul DURNING, professeur à l’Université de Paris X – Nanterre, fait remonter l’émergence de cette discipline en France à une quinzaine d’années et il insiste surtout sur le fait que ces savoirs sont peu transmis aux professionnels du social.

Par ailleurs il faut être plus explicite sur les raisons de cette restauration de la place des familles. Il ne faudrait pas voir dans cette reconnaissance de la fonction parentale une volonté " d’instrumentaliser " les familles, de les faire comparaître ou à l’inverse de les appeler au secours face aux incapacités de la société à résoudre certains problèmes. Rappeler la responsabilité des parents dans l’éducation de leurs enfants ne signifie pas les rendre coupables, mais rappeler qu’ils sont concernés, et qu’il faut les aider dans cette fonction.

Ce que pensent les parents :

Il a semblé important de redire que les parents se sentent responsables de leurs enfants :

- Au moment où la maîtrise de la fécondité n’a jamais été aussi grande, l’immense majorité des parents veulent s’occuper des enfants auxquels ils ont choisi de donner la vie. Lorsqu’ils sont interrogés, ils déclarent quasi unanimement que c’est d’abord à eux que revient cette responsabilité9

- Les parents sont par ailleurs mieux informés, plus attentifs à l’éducation de leurs enfants et à ce qui est susceptible de l’influencer.

- Leur mobilisation sur les moyens que l’Etat consacre à l’école en est un témoignage récent. Les familles issues de l’immigration ou de milieux défavorisés fondent des espoirs immenses dans le rôle que peut avoir l’école dans la réussite de leurs enfants et dans leur intégration .

- Mais tout le monde n’a pas la même représentation de la capacité des parents à  éduquer leurs enfants9 .

Le décalage de perception entre parents et professionnels apparaît notamment lorsqu’on interroge les familles prises en charge au titre de la protection de l’enfance 10: " Dans les deux pays, les parents ont le sentiment de pouvoir être aidés, et leurs critiques portent davantage sur la qualité de l’intervention que sur la possibilité même d’obtenir une aide. En Allemagne comme en France, les parents attachent une extrême importance à leurs relations individuelles avec les intervenants sociaux, et plus particulièrement aux qualités d’écoute et de compréhension de ces derniers "10 p. 56.

" En France, dans la plupart des cas étudiés, l’intervention a commencé dans un climat relativement consensuel. Les critiques des parents n’apparaissent en général que dans un deuxième temps, surtout lorsque, après avoir cru qu’ils pourraient se faire entendre ils se sentent stigmatisés et mis à l’écart : c’est particulièrement le cas lorsqu’un placement a lieu sans adhésion de la famille ou lorsqu’il se prolonge au-delà de la durée initialement prévue. Quelques parents d’adolescents difficiles se plaignent aussi de l’inefficacité de certaines mesures d’AEMO ou de l’incohérence de la prise en charge "10 p.51.

" Les parents accordent une grande valeur aux capacités d’écoute et de compréhension des travailleurs sociaux et souhaitent se sentir reconnus dans leur rôle de parents. A cet égard, ils constatent qu’il existe des différences d’attitude individuelle considérables entre les travailleurs sociaux ". 10 p. 51.

" Les parents français apparaissent peu conscients du contrôle dont ils sont l’objet. L’orientation paternaliste du système tend en effet à privilégier au départ la notion d’aide et à occulter les enjeux, pourtant bien réels, liés à la protection de l’enfance en tant que telle. Les parents interviewés ont, dans l’écrasante majorité des cas, une perception extrêmement floue de l’organisation du système en tant que tel : peu d’entre eux savent qui organise l’intervention, qui la finance, qui prend les décisions. Une famille peut ainsi passer insensiblement dans le champ de l’ASE sans s’en douter, jusqu’au moment où l’image négative que leur renvoient les professionnels et surtout, la réalité des décisions prises, les amène à se sentir jugés et disqualifiés ".10p. 52.

Ce que disent les enfants

- Globalement les enfants font confiance à leurs parents. Un récent sondage réalisé par la SOFRES pour la FSU et publié le 22 novembre 1999 montrait que pour les jeunes, la première valeur c’est la famille, avant l’amitié.

- Il en est de même pour ceux qui ont des difficultés. Les enquêtes de Marie CHOQUET auprès des jeunes11 illustre ce paradoxe que même pour des enfants en grande difficulté avec leurs parents, la famille reste un lieu de repère permanent, où l’on veut trouver l’affection des siens, où l’on veut pouvoir se réfugier, un lieu où l’on a son histoire, une culture commune, des souvenirs, et où l’on fait des projets.

Ce que l’on constate

Les liens familiaux se maintiennent malgré les fluctuations des trajectoires parentales. Si les liens d’alliance sont plus fragiles, les liens de filiation demeurent et sont revendiqués (dans les sondages, les recherches de paternité ou des origines…). La dimension paternelle est réinvestie, grâce notamment aux travaux de Françoise HURSTEL et d’Alain BRUEL. Un récent travail de recueil de la parole des pères, réalisé à partir d’entretiens conduits auprès d’hommes et de femmes hébergés en CHRS12 illustre combien pour ces derniers, la séparation qui s’est produite d’avec leur famille, et surtout leurs enfants est la blessure la plus forte et la marque d’indignité la plus violente, mais en même temps combien un accompagnement de ces pères vers la reprise des liens, voire de la vie commune (visites puis hébergement), est le levier le plus puissant, le plus mobilisateur pour leur donner force, espoir, envie de reprendre leur destin en main.

On découvre aussi que, de nouveau, les solidarités inter-générationnelles jouent aux deux bouts de la vie (jeunes adultes, personnes dépendantes).

1.2. : Mais être parent, c’est difficile

La mise en cause que connaît la famille contemporaine a des répercussions sur l’exercice de la fonction parentale. Les évolutions juridiques des dernières décennies qui ont conduit à substituer à la puissance paternelle une autorité parentale partagée et l’influence de pratiques éducatives favorisant une plus grande liberté d’expression des adolescents ont modifié la nature des relations entre chacun des membres de la famille. Les rapports d’autorité stricte ont laissé la place à des relations faisant davantage appel à l’estime, à la confiance, à la reconnaissance de l’autre. Autant la famille sait être capable d’instaurer le dialogue et de gérer cette négociation permanente de la place, et des droits et obligations de chacun, autant elle peut aussi être affaiblie dans sa capacité à transmettre un système de valeurs stable en raison des effets du contexte social, ce qu’a bien montré le récent rapport du Haut conseil de la population et de la famille13. Elle subit de même les effets directs des aléas de la vie de chacun, et de comportements plus individualistes.

L’autorité ne va plus de soi, les repères éducatifs sont moins présents, et on constate l’attitude de certains parents qui, doutant qu’ils aient encore une place et un rôle à jouer, opèrent un repli face à leurs enfants, résultant tout autant d’une volonté d’évitement des conflits que d’une impossibilité  de faire accepter un système éducatif qui, notamment pour les familles issues de l’immigration, n’est plus automatiquement garant d’une insertion réussie, d’une reconnaissance et d’un statut social.

L’indispensable préservation de l’unité et de la solidité familiale, nécessaire au maintien du maillage social et au fonctionnement des territoires, passe par une prise en compte et une restauration de la fonction parentale, un accompagnement dans l’exercice de ce " dur métier ". C’est aussi reconnaître que, pour que les parents retrouvent toute leur place, il faut vraisemblablement s’y prendre autrement avec les familles.

II – La professionnalisation du travail social s’est construite sur les " défaillances " familiales et sociales

De ce fait,, il s’est développé sur un modèle curatif.

2.1. : Le travail social reste un exercice professionnel difficile

Sur l’évolution du contexte dans lequel s’exerce le travail social, on peut se reporter au rapport établi par le Comité National des Ecoles de Service Social (CNESS) : " former les assistants de services sociaux au début du XXIème siècle " – septembre 1999.

S’y rapporte l’observation suivante :

- " Plusieurs études montrent que l’on assiste à un décalage dénoncé par les personnes en situation d’exclusion, entre leurs demandes et la nature des réponses qui sont apportées : des réponses institutionnelles, juridiques, sous-tendues par une approche gestionnaire. Alors que la revendication principale des personnes en difficulté est d’être traitées en sujets, les institutions répondent en termes de procédure, de dossier, d’immatriculation, d’allocation, autant de dispositifs qui sont nécessaires mais en décalage avec la demande de reconnaissance et les problèmes des usagers ".

La première partie du rapport disponible, qui porte sur le thème des " compétences professionnelles à la qualification " aborde les compétences liées à la relation avec l’usager ainsi que la nécessité de la coproduction de services, mais traite en revanche peu de la problématique du " changement de regard " telle qu’abordée ici. Les travaux trouveront donc à se compléter.

Les professionnels, interrogés, expriment également le besoin de repenser les modalités de travail et de relations avec les familles.14

"Les gens ne demandent pas notre savoir-faire technique, mais notre savoir être avec eux ".

"L’aspect professionnel, il faut qu’on l’ait après, dans le regard sur ce qu’on fait. Etre professionnel, c’est pas quelque chose de technique ".

Ce changement d’attitude repose sur l’idée que le savoir n’est pas le privilège des professionnels d’autant plus que les sources d’information se sont multipliées. En s’obligeant à ce renoncement, les professionnels travaillent sur les limites de leurs pratiques. Ils cherchent alors à désacraliser un savoir professionnel qui ferait obstacle à la valorisation des compétences parentales.

" Je ne m’étais jamais posé la question du quotidien par rapport à la fonction parentale. Or, la façon dont on accueille (les mots, les gestes) pour laisser leur place aux parents, c’est aussi important que de monter des projets ".

2.2. : Le travail social répond le plus souvent à des situations individuelles et sociales de défaillance

Le groupe de travail a essayé de dégager quelques éléments de bilan sur le contenu des enseignements dispensés. Si on remonte au fondement même de l’intervention sociale, celle-ci est en général motivée par une défaillance des individus. Ce qui explique que les travailleurs sociaux tendent à s’appuyer principalement sur une observation et un énoncé des difficultés, alimentant notamment des représentations respectives pouvant être parfois réductrices ou décalées. Sur le problème des représentations, on consultera notamment les résultats du sondage CREDOC déjà mentionné.9.

On peut constater aussi la part prépondérante prise dans la formation pour l’évaluation des situations sociales au détriment de la phase : formation d’hypothèses et construction du projet, et de la phase : mise en œuvre de l’intervention. Les disciplines les plus classiquement enseignées (psychologie, sociologie…) ont pour utilité principale de permettre de détecter et de comprendre les dysfonctionnements personnels et familiaux, en quelque sorte de voir ce qui ne va pas. Dans leur pratique, les travailleurs sociaux sont effectivement diserts sur l’observation, l’analyse des cas, la relation des histoires familiales. Mais de fait, le sujet et ses potentialités disparaissent au bénéfice d’un relevé des dysfonctionnements.

Par ailleurs ou par conséquent, la part consacrée à l’énoncé, sur une situation donnée, des hypothèses de travail retenues, des objectifs fixés pour l’action à venir, des attentes vis à vis de l’usager, du professionnel lui-même est faible. De même, le contenu de l’étayage éducatif apporté par les professionnels, l’impact réel obtenu en termes de pratiques parentales restent mal décrits et évalués.

L’impact des interventions laisse parfois les bénéficiaires sceptiques. Les solutions toutes prêtes ne convainquent plus ; les modalités de réponse en termes d’accès à un dispositif paraissent ne traiter qu’une partie de la demande, les familles prennent de la distance vis-à-vis des institutions, les travailleurs sociaux perdent confiance en eux-mêmes, l’opinion publique a une faible (re)connaissance du travail accompli. Il y a donc nécessité d’aborder la question d’une autre façon.

Les outils d’intervention sont la parole principalement, la relation professionnel/usager essentiellement individuelle. Mesure-t-on alors les effets que peuvent avoir sur une famille cette intervention extérieure, les mots, les écrits, cette relation duelle et inégalitaire ? Combien une perception extérieure ressenti comme disqualifiante, est peu mobilisatrice des parents ?

Un bilan des connaissances acquises15 a permis de faire le point des travaux réalisés dans certains domaines (les politiques familiales, les modèles familiaux, l’autorité, la responsabilité, les modes de socialisation des enfants….) mais montrait que d’autres restaient en friche. Ce document évoquait déjà la nécessité de dégager des perspectives de recherche qui soient plus en relation avec les besoins des acteurs et les pratiques de l’intervention sociale. Le sujet ne se démode pas…

2.3. L’intervention sociale et la famille.

La réflexion conduite ici n’occulte pas les acquis :

- Importance de la réflexion déjà conduite sur le lien mère-enfant, dans les lieux d’accueil parents-enfants, (PMI, structures de garde petite enfance…), dans les services hospitaliers, ou le lien services publics-habitants, dans le cadre de la politique de la ville....

Mais, il existe des faiblesses et des oublis :

- L’absence de prise en compte de la cellule familiale en tant que telle dans l’intervention sociale (l’intervention reste segmentée par âge, par individu, par type de problème ou de dispositif, par service),

- il est rare que les employeurs organisent les services pour que les interventions se fassent sur la base d’un projet global, pour toute la famille,

- l’oubli du père,

- la prudence vis à vis des problématiques conjugales :

faut-il, et comment, intervenir au niveau des problèmes familiaux, notamment alimentés des conflits au sein du couple parental ? L’opportunité d’une immixtion au sein de la famille reste toujours difficile à évaluer, et une intervention dans les relations entre les deux adultes du couple suscite de nombreuses réticences.

- Les effets, l’impact du phénomène des représentations (projection par les professionnels de modèles familiaux, de principes éducatifs, l’éthnicisation des problèmes sociaux) restent peu enseignés.

III – Il s’agit de passer du savoir d’expert à la responsabilité partagée

Le constat a été fait qu’il fallait probablement mieux cerner la fonction parentale dans le cursus de formation en passant par la différenciation des concepts et des champs d’action respectifs que sont  : l’autorité parentale, la responsabilité, l’éducation familiale, les styles et pratiques éducatifs, les potentialités éducatives familiales, etc…

L’évolution du contexte familial doit certainement être mieux étudié : prendre en compte la famille dans ses valeurs, dans ses parcours (recomposition des familles) dans ses modes de vie, dans son système de repérage : ses mots, ses interlocuteurs habituels, sa connaissance ou sa représentation des services publics….

La reconnaissance de la famille dans ses valeurs, comme nous y conduit le champ de l’immigration, représente autant une source d’inconnues et de découvertes et par-là même de difficultés ou de remises en cause qu’un champ de ressources, une possibilité d’appuis supplémentaires pour élaborer un travail éducatif.

L’intervention sociale demeure dans la représentation des familles défavorisées et des milieux populaires une menace. On se méfie, on se cache et on se protège des travailleurs sociaux qui ne sont pas vécus comme une aide potentielle, un soutien. Les écrits récurrents d’ATD-Quart Monde restent autant de témoignages dont il faut tenir compte en termes d’évolution des pratiques (voir également la contribution du mouvement ATD, dans le volume annexe).

- Faire s’exprimer et mieux entendre les attentes des familles, pour mieux respecter l’exercice de l’autorité parentale, coopérer avec les parents, les aider sans les disqualifier, articuler l’exercice de la fonction parentale et les interventions du professionnel comme un relais nécessaire dans le processus de socialisation ou le besoin de protection de l’enfant, dans la complémentarité et non la substitution.

- Le second besoin tel que l’a ressenti le groupe de travail est que l’on puisse former les professionnels à prendre en compte la famille dans son fonctionnement global et articuler les interventions autour du projet d’ensemble pour la famille, dont les objectifs soient compatibles avec ses potentialités.

Le domaine spécifique de la protection de l’enfance

Le mandat spécifique de la protection de l’enfance pose dans des termes plus difficiles les relations entre les travailleurs sociaux et les familles.

Parce que l’intervention sociale fait suite à un constat de défaillance de l’exercice de la fonction parentale, qu’elle est plus contraignante pour les familles, parce qu’elle relève plus de la " suppléance " (qui ne doit pas être substitution) que de l’accompagnement, elle devrait nous conduire à être encore plus respectueux des prérogatives des parents.

IV – Ceci conduit à développer de nouvelles aptitudes professionnelles a la mobilisation des ressources

Le sentiment collectif du groupe de travail, à cette première étape d’analyse a conduit à préconiser :

- d’améliorer les connaissances relatives aux fonctions parentales d’éducation et aux compétences à l’œuvre, de faire converger les approches et les connaissances disciplinaires existantes vers les travailleurs sociaux pour améliorer leur compréhension du fonctionnement familial (approche systémique), d’ouvrir aux processus éducatifs des autres cultures,

- dans les cas où la protection de l’enfant est le motif premier de l’intervention, ce doit être d’organiser la prise en charge concomitante des parents et donc d’articuler les deux projets. Dans le cas d’une procédure judiciaire (signalement, placement), d’apprendre à articuler l’intérêt de l’enfant et le respect de l’autorité parentale,

- d’apprendre à mobiliser sans culpabiliser, catalyser les ressources humaines, élaborer une stratégie éducative graduée avec et pour la famille, pour établir une relation de confiance et d’équilibre, et maîtriser sa peur ; rassurer, redonner à la famille confiance en elle, estime d’elle-même, travailler à la relation sur d’autres modes que les mots ou les écrits du langage professionnel habituel, parfois peu ou mal compris,

- de mobiliser les compétences du couple parental ; de favoriser l’aide mutuelle entre les familles, le partage des pratiques et l’acquisition des savoir-faire par l’appartenance à un groupe, ou à un réseau, le soutien des pairs (travail social de groupe).

 

DEUXIEME PARTIE

CADRE LEGISLATIF, DISPOSITIF INSTITUTIONNEL, ET TRAVAIL SOCIAL
AVEC LES FAMILLES

I – COMMANDE PUBLIQUE ET MISSIONS DES TRAVAILLEURS SOCIAUX

Le travail des professionnels sociaux et leur positionnement vis-à-vis des familles ne peut pas être regardé indépendamment des politiques publiques et des missions que leur confient leurs employeurs.

Au cours de la formation il conviendra donc que soit examiné le dispositif législatif sous cet angle. L’objectif de travail avec les familles et l’objectif de la préservation de la cellule familiale sont-ils formulés explicitement dans les textes ? Un certain nombre de progrès ont été faits mais des exemples de freins réglementaires peuvent être évoqués.

Les progrès accomplis :

- de nombreux textes législatifs français ont apporté des améliorations : (respect de l’autorité parentale, convention internationale des droits des enfants, droit au respect de la vie familiale (loi de prévention des exclusions). La réforme des annexes XXIV au décret du 9 mars 1956, relatives aux conditions de fonctionnement des établissements accueillant des enfants handicapés, a introduit des dispositions relatives à l’association des familles au projet de l’enfant et au soutien que les professionnels devraient leur apporter.

- recommandations européennes sur l’accueil du jeune enfant et le travail avec les parents,

- initiatives récentes : circulaire du 9 mars 1999 sur les réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents, circulaire P.J.J., circulaire E.N., projet de décret relatif aux modes d’accueil, autant de textes rappelant l’importance de la relation et du soutien aux parents.

Les freins persistants : il s’agit par exemple du cas des missions fixées par mandat individuel centré sur l’enfant (A.E.M.O.), des mesures de protection de l’enfant qui ne sont pas associées à une action d’accompagnement et de soins des parents, des freins liés aux modalités de financement (la mesure AEMO est nominative, individuelle centrée sur l’enfant, et financée à ce titre. Un travail d’accompagnement de la cellule familiale nécessiterait que la décision d’intervention éducative, administrative ou judiciaire, soit une décision à caractère familial et soit financée en conséquence. Il est de même pour les mesures de placement des enfants financées à ce seul titre).

Les conditions d’agrément (hommes, ou femmes, enfants de moins de 3 ans..), ou de financement des foyers d’hébergement (CHRS, centres maternels…) déjà évoquées freinent la mise en œuvre du droit à une vie familiale.

Par ailleurs le développement des dispositifs d’aide n’a-t-il pas mobilisé le travail social sur la gestion de procédures, au détriment de l’intervention préventive, de l’accompagnement et du développement des capacités de l’usager ? Comment en faire prendre conscience pour l’avenir ? Comment rééquilibrer le rapport finalité/moyens, au cours de l’apprentissage du métier ?

Les freins et obstacles découlant des autres réglementations (sanitaires, sécurité ….) qui, parce que la vie collective à ses propres contraintes et règles de vie à observer, limitent l’introduction dans les établissements, d’initiatives de type familial (organisation de goûters, repas familiaux…) ou maintiennent un excessif contrôle sanitaire au détriment de modes de vie quotidienne.

II – LES DIFFERENTES FONCTIONS DES TRAVAILLEURS SOCIAUX ET LES COMPETENCES ATTENDUES

Les différentes fonctions :

Le champ social s’est ouvert progressivement à de multiples interventions qui tendent à faire évoluer les fonctions des travailleurs sociaux telles qu’ont été conçues à leur intention les formations que certains appellent "  canoniques ".

L’inventaire classique fait apparaître 6 professions principales :

- assistant de service social,
- éducateur spécialisé,
- éducateur de jeunes enfants,
- conseiller en économie sociale et familiale,
- animateur,
- moniteur éducateur.

dont certaines sont organisées en filière :

- AMP, moniteur éducateur, éducateur spécialisé,
-      Animateur BAFA, BAPATT, BEATEP, DEFA-DEDPAD,
- BEP social, Bac social, Conseiller en économie sociale et familiale

auxquelles il faut adjoindre les professions menant un travail social à domicile :

- les travailleuses familiales (qu’on appelle aujourd’hui techniciens de l’intervention sociale et familiale),
- et les aides familiales à domicile.

Mais cet inventaire classique ne positionne pas vraiment le problème, car tous ces professionnels sociaux ne travaillent pas avec les familles de la même manière.

La fonction même que remplit un travailleur social auprès de la famille est de nature variable selon le service qu’il est appelé à lui rendre (y compris au sein d’une même profession). L’accueil en crèche, l’accompagnement en service social, la médiation ou l’éducation en établissement ne l’implique pas d’une égale manière dans le fonctionnement de la cellule familiale. C’est donc peut- être moins à un examen discipline par discipline qu’il faut se livrer, mais davantage à une explicitation des compétences attendues, et du positionnement à observer vis-à-vis de la famille, en fonction de la mission qu’il a à remplir.

a) Il y a ceux qui reçoivent, écoutent, conseillent et orientent. Cela suppose une grande capacité d’attention, et une connaissance parfaite des droits ouverts aux uns et aux autres, ainsi que des appuis repérables à l’intérieur des réseaux des aides publiques ou associatives dont ils peuvent bénéficier, sur les plans qui les intéressent : logement, emploi, minima-sociaux, éducation des enfants, santé, etc…

Si l’on veut agir vite et bien, cette capacité à comprendre, interpréter, et trouver une piste d’issue possible, doit être forte. C’est à la fois une immersion dans un milieu donné, dont on possède bien les fils relationnels, et une capacité d’imagination suffisante pour aider les familles à se prendre en charge, en s’appuyant les unes sur les autres. Une aptitude à l’intervention sociale d’intérêt collectif16 (nouvelle dénomination du travail social de groupe et communautaire) semble être requise pour remplir un tel rôle.

b) Il y a ceux qui accompagnent directement les familles, à un moment donné de leur parcours de vie. Accompagner c’est partager, échanger, c’est donc connaître et proposer des solutions adaptées à l’identité de ces familles, et au contexte dans lequel elles évoluent. Cela suppose une relation de proximité, une bonne connaissance de l’histoire familiale, des relations, du dessein familial en gestation, dont il faut trouver les dynamiques, à partir desquelles un projet va pouvoir s’élaborer. Cela suppose un talent relationnel, une connaissance des rôles familiaux, une capacité à discerner les places et les rapports de pouvoir, à faire évoluer les conflits, à revaloriser les responsabilités des uns et des autres.

c) Il y a ceux qui sont appelés à jouer un rôle de suppléance temporaire… par rapport aux parents. Cette suppléance peut être matérielle : il faut savoir faire sans se substituer au rôle domestique, et en même temps apprendre à faire, sans se situer dans un rôle de professeur. Elle peut être aussi éducative. C’est le cas notamment lorsqu’une mesure d’assistance éducative ou une mesure de placement sont prononcées par l’autorité judiciaire ou administrative.

Dans ce rôle de suppléance peut apparaître une rivalité qu’il faut savoir gérer avec à la fois souplesse et fermeté. Cela suppose qu’on ait une considération réelle pour la famille, pour la mère, pour le père, pour la fratrie, en essayant de s’appuyer sur les ressorts positifs, de faire émerger de nouvelles responsabilités, et d’instituer un partenariat réel. En fait le mot partenariat n’est pas le plus approprié, la famille n’est pas dans une situation de partenariat avec les services. Elle est aussi plus qu’un interlocuteur obligé. Elle est le sujet incontournable qu’on le veuille ou non. Même dans les cas de maltraitance, la famille fait partie de l’histoire de l’enfant . Elle doit aussi être partie de son avenir. On ne peut travailler avec l’enfant sans l’impliquer. Mais une stratégie réfléchie est nécessaire pour surmonter les obstacles, et passer d’une hostilité faite à la fois de jalousie et de culpabilité, à une attitude de coopération. Dans le monde d’aujourd’hui les positionnements des rôles paternels et maternels ont évolué. La fonction parentale est d’autant plus difficile à exercer. Et ces difficultés ne sont pas les mêmes selon l’âge des enfants, selon les handicaps ou les difficultés dont ils sont atteints. A la petite enfance, les parents ont besoin de conseils, d’information ; à l’adolescence, la demande est davantage liée à un besoin de réassurance face à la mise en cause dont ils sont l’objet de la part de leurs enfants. Cela suppose de la part des travailleurs sociaux une capacité d’adaptation qui tienne compte de tous ces facteurs. Certains parents doivent être aidés, d’autres désangoissés, d’autres encore déculpabilisés, mais dans tous ces cas la connaissance du milieu familial de l’enfant est indispensable pour pouvoir aider l’enfant à construire son identité. On sait à quel point l’accès aux origines est nécessaire pour savoir qui l’on est, et où, de ce fait on peut aller.

Dans leurs rapports avec les familles, les travailleurs sociaux ne les pensent pas toujours, ne les vivent pas toujours comme parents. Certes les discours institutionnels semblent faire place aux familles, mais les résultats concrets ne suivent pas. Les intentions ne se transforment pas forcément en actions.

Le rôle des institutions :

Le groupe s’est intéressé au rôle et à la responsabilité de ceux qui organisent les institutions. Où et comment la place des parents est-elle prévue ? Quels sont les lieux où ils peuvent être accueillis et reçus ? Comment ces lieux sont-ils aménagés ? Quel temps est consacré aux parents, comment sont-ils tenus au courant de l’évolution de leur enfant ? Quelle contribution leur est demandée ? Où et comment discute-t-on avec eux de l’orientation de leur enfant ? La loi a prévu leur place dans le conseil d’établissement. Comment fonctionnent ces conseils ? Comment les parents se désignent-ils pour être représentés à l’intérieur de ces instances ?

On observe dans ce domaine une grande pauvreté dans la participation réelle des parents. Ceux-ci sont convoqués le plus souvent quand cela ne va pas bien. Ils ne sont pas sollicités comme co-acteurs. Au mieux les invite-t-on à des réunions à thèmes, où la tendance générale est plus ressentie par eux comme celle de recevoir une leçon de morale, que comme un temps d’échange qui puisse leur donner toute leur place dans la conduite du projet proposé pour leur enfant.

Sans doute cela n’est-il pas facile, les enfants eux-mêmes paraissant parfois ne pas tenir à la présence de leurs parents surtout à l’âge de l’adolescence, mais cette difficulté ne peut-elle être surmontée ? Les responsables d’institution doivent davantage marquer leur attention sur ce point. Car, quelles que soient les préconisations qui peuvent être formulées dans les programmes de formation, si les travailleurs sociaux ne rencontrent pas lors des stages des pratiques convaincantes, ils adopteront et reproduiront par facilité et mimétisme, ces modes de faire qui laissent à l’écart les parents des projets qui concernent leurs enfants.

Il ne suffit pas de considérer les parents comme des usagers de l’action, ou même de les craindre, voire de les combattre dans le statut d’employeurs (domaine de l’enfance inadaptée). Ils ont besoin d’une place affirmée dans l’accompagnement des projets faits avec leurs enfants. Des institutions, des services ont réussi à leur donner cette place. Ces expérimentations devront être diffusées, travaillées dans les écoles pour que des progrès soient enregistrés dans ce domaine. Ce n’est pas seulement une question de connaissances, mais une question d’appropriation, de confrontation et d’analyse des pratiques.

La prise en compte par les institutions de la fonction parentale (leur organisation, les projets d’établissement, le rôle de l’encadrement) devra faire l’objet d’une sensibilisation des étudiants -contexte réglementaire dans lequel fonctionnent les institutions- manière de le mettre concrètemnet au service d’une réelle collaboration avec les familles.

Il faut insister sur le fait que le simple respect du droit des usagers à l’information, ou à l’accès aux documents administratifs, le fait de réunir le conseil d’établissement, s’ils constituent des préalables à l’instauration d’un dialogue avec les familles, ne suffisent pas à créer les conditions d’une réelle participation des parents à la vie et à l’éducation de leur enfant.

Là encore c’est davantage le sens même que revêt le fait d’impliquer les parents qui est à inculquer, via l’existence de modalités réglementaires qui n’en sont que les supports, afin de générer des comportements et des réactions professionnelles plus spontannés.

III – LE CADRE DE LA FORMATION DES TRAVAILLEURS SOCIAUX

L’objectif de travail avec les familles est-il explicitement posé dans le cadre de la formation des travailleurs sociaux, comme un objectif incontournable, dans la mesure où l’enfant et sa famille ne peuvent être dissociés ?

Comment orienter l’enseignement des matières disciplinaires pour les mettre au service de cet objectif et s’assurer que le programme théorique de formation, arrêté par l’Etat, se décline dans les centres de formation avec cette perspective ?

Faut-il rappeler l’importance du projet pédagogique des centres de formation et de la nécessaire formalisation auprès, des enseignants, des étudiants, des terrains de stage de ces objectifs ?

Comment faire afficher cet objectif également dans les stages pratiques (conventions de stage, projet du stagiaire, fonctions confiées, travaux accomplis……).

C’est dans ces différents domaines que le groupe de travail a poursuivi la recherche de propositions.

 

TROISIEME PARTIE

PROPOSITIONS D’ADAPTATION DE LA FORMATION DES TRAVAILLEURS SOCIAUX

Ce n’est pas à titre principal dans le champ réglementaire et dans la définition des matières enseignées que des modifications sont nécessaires pour générer les progrès attendus mais plutôt dans une évolution des pratiques. D’où la difficulté rencontrée par le groupe de travail : comment peut-on initier d’autres pratiques à partir de la formation ? Comment les caractériser ? Comment mobiliser les acquis théoriques ? Comment les faire passer dans les pratiques professionnelles ?

I – LES ENSEIGNEMENTS THEORIQUES

Il a été évoqué plus haut le constat fait par le groupe que les connaissances en sciences humaines ont développé un savoir sur l’homme en partant de ses déviances. De la même manière le champ du travail social n’est trop souvent concerné qu’une fois que les familles sont en difficultés, ce qui place d’emblée la relation sous l’angle de la stigmatisation ou de la culpabilisation.

Un autre regard semble devoir être porté sur la famille, permettant une évolution de la représentation qu’en ont les professionnels.

Cette question de fond est moins à traiter dans l’enseignement des différentes disciplines que dans la manière d’utiliser les savoirs acquis pour promouvoir un nouveau type de relation professionnelle faisant davantage place à la collaboration avec les parents, en en tirant les conséquences pour la place des professionnels.

Ce n’est pas dans une modification des volumes horaires ou des matières enseignées (ceux-ci permettent déjà en théorie la prise en compte de l’essentiel des réflexions évoquées ici, voir la présentation synthétique des programmes en annexe 6 et la note établie par la commission formation de l’ANAS en annexe 11) mais dans l’énoncé des objectifs à atteindre qu’il faut appeler à une meilleure prise en compte des parents.

1.1. : Reconnaître et mobiliser les compétences parentales

1.1.1. Il faut développer la recherche, et diffuser les savoirs relatifs à la parentalité :

Il est apparu clairement qu’il faut structurer mieux en France un corpus théorique sur les compétences parentales, et créer un centre de ressources intellectuelles et pédagogiques sur le sujet.

1 - partir d’un état des lieux de la connaissance acquise et des enseignements que l’on peut tirer d’actions locales de (re)mobilisation des parents,

2 - développer des écrits scientifiques autour de la fonction parentale et des processus éducatifs intra-familiaux à l’œuvre, par exemple le rôle de la fonction de transmission.

3 - actualiser les connaissances, notamment sous l’approche anthropologique et culturelle, pour confirmer l’universalité de cette fonction parentale, quelles que soient les différentes organisations sociales des Etats.

La fonction éducative propre à la famille semble insuffisamment enseignée, or elle est riche de leviers sur lesquels les professionnels peuvent s’appuyer. Parlons du rôle du processus de transmission dans la construction de l’identité de l’enfant. A coté de la transmission de biens matériels se transmettent des biens symboliques qui vont faire la culture, la personnalité, les racines de chacun.

C’est un capital de ressources à mobiliser. Tout parent a quelque chose à transmettre (savoirs faire, valeurs, codes, liens de solidarité…). Cette fonction, seuls les parents peuvent l’exercer ; ils sont porteurs de l’histoire familiale, ils donnent le nom, donc l’identité. Alors qu’un certain nombre de difficultés d’être et de se projeter dans l’avenir des jeunes trouvent une explication dans les dysfonctionnements du territoire ou du groupe social où ils se trouvent ou dans le décalage entre deux cultures, la famille doit retrouver ce rôle structurant enclenchant le processus d’appartenance et de reconnaissance.

On rénovera ainsi l’acceptation classique du terme transmission qui a longtemps été porteur de sens négatif (reproduction des inégalités, des dysfonctionnements, transmission des handicaps sociaux) en valorisant le versant constructif.

Il faut développer un enseignement sur les compétences parentales afin de ne pas réduire la parentalité à un exercice juridique :

- introduire des connaissances sur les potentialités et les ressources propres des parents et sur la façon de les mobiliser :
- mettre l’accent sur les approches psycho-sociales de type systémique,
- diffuser des données actualisées sur les potentialités et les savoir-faire développés par les parents, en analysant notamment les multiples initiatives à l’oeuvre.

Les travaux existants sur les relations parents-professionnels devront être plus largement diffusés. On se reportera notamment à l’important inventaire qui vient de faire Paul DURNING pour la PJJ et le CNFE de Vaucresson17.

1.1.2. : Enseigner le droit de la famille comme outil de mobilisation des parents :

L’enseignement du droit permet de faire connaître les réglementations en vigueur pour en faire assurer le respect. Il fixe les règles du jeu, détermine des prérogatives, donne des droits. Il rappelle à chacun ses devoirs. Il détermine les sanctions en cas d’infraction de ces règles. Mais il peut également être présenté et enseigné comme outil de travail à disposition des professionnels pour les familles.

Prenons l’exemple de l’autorité parentale définie dans le cadre du code civil. Elle fixe les droits et devoirs des parents :

L’article 371.2 la définit ainsi : " L’autorité appartient aux père et mère pour protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé et sa moralité. Ils ont à cet égard droit et devoir de garde, de surveillance et d’éducation ".

Au fil des ans, la limitation progressive de la toute puissance paternelle, l’intervention de l’Etat au titre de la protection de l’enfance, l’émergence des droits de l’enfant, et la confrontation des cultures liée à l’immigration ont vu se définir les pouvoirs et les devoirs dans le sens d’une émancipation des enfants sans qu’il y ait eu, en corrolaire l’explicitation auprès des parents des responsabilités qu’il leur restait.

La récente étude réalisée pour la fédération nationale des centres sociaux confirme le désarroi de nombreuses familles face à leurs enfants14.

Autres témoignages : ceux de parents s’exprimant dans le cadre de leurs rencontres de l’Université du citoyen à Marseille, rapportés par Hélène GIBERT de l’Institut méditerranéen de formation des Bouches du Rhône :

" Des réactions des parents, il est ressorti en premier lieu que " cet article était très complexe mais que surtout il ne parlait pas d’amour ; ce texte est trop rigoureux ". Très vite la discussion a dévié sur les difficultés parentales, les parents présents avaient énormément de mal à dire quelque chose sur cet article. Il semblait ne pas leur parler. " Parent est le métier le plus dur du monde et on n’est pas préparé ".

Il faut apprendre à parler aux parents de l’autorité parentale non pas seulement sous l’angle du concept, mais en abordant les problèmes concrets qui se posent dans la vie quotidienne.

Ce sujet peut être tout autant le support :

- d’écoute et d’échanges avec les parents sur le contenu éducatif de cette relation d’autorité qu’ils ont avec leurs enfants. Nombre d’entre eux s’exprimant en groupe de paroles disent leurs difficultés à en donner un contenu ou des limites précises. Il faut donc que les professionnels soient en mesure de répondre aux demandes des parents sur un " comment faire ?" pour remplir ce devoir d’éducation,

- d’un travail de remobilisation des parents par un rappel de leurs missions éducatives et un accompagnement à les exercer réellement. (cas de parents séparés, incarcérés, hébergés, ayant de fait abandonné contre leur gré tout ou partie de leurs droits, bien que parfaitement conscients de leurs devoirs vis à vis de leurs enfants),

- d’un travail éducatif auprès des enfants que les professionnels accueillent, permettant de repositionner le rôle et le devoir d’éducation et de protection qu’ont leurs parents envers eux.

Il faut donc faire passer l’idée que la responsabilité que les parents détiennent au nom de leur

autorité parentale, ne doit pas être évoquée seulement sur une présomption de faute commise par les parents dans leur devoir de surveillance et d’éducation, les mettant en demeure de faire la preuve qu’ils n’ont pas failli à leur fonction, mais que cette responsabilité repose sur une mission unique en soi, qui doit mobiliser tout l’appui nécessaire. Il semble important d’attirer l’attention des étudiants sur le sens même de cette interpellation des parents, qui auraient de plus en plus de mal à assurer leurs droits et devoirs parentaux. Ne s’agit-il pas aussi d’une augmentation des attentes de la société vis à vis des parents ? Sont-ils les seuls responsables des comportements de la jeunesse actuelle ?

On peut ainsi dégager quelques propositions pour adapter la formation :

Promouvoir :

- un enseignement de l’autorité parentale dans son contenu juridique mais aussi idéologique (le détour historique permettant de pointer cette évolution idéologique),
- un enseignement sur la vision et
l’appropriation par les parents de cette loi,
- un enseignement sur
l’approche sociologique de la parentalité. Il faut que les étudiants fassent rupture avec le sens commun qui pose la parentalité comme naturelle, et l’amour maternel comme un instinct.
- un enseignement autour de la notion de
responsabilité, au sens moral, juridique et éducatif,
- un enseignement sur l’autorité parentale partagée, support de la préservation du lien de l’enfant avec ses deux parents quelles que soient les circonstances (séparation, hébergement, détention…).

Enfin, ces différents enseignements quelque soit leur forme, doivent amener les futurs travailleurs sociaux à ne plus se positionner en suppléance des parents dits " défaillants " mais à engager une véritable prévention primaire, c’est à dire aider dès le début tout parent à être parent.

1.1.3. : Respecter l’autorité parentale dans le domaine spécifique de la protection de l’enfance mérite une attention particulière car l’intervention sociale est de nature à produire plus qu’ailleurs chez les parents un sentiment de démission et de disqualification, et chez le professionnel un sentiment de toute puissance.

Comment amener des parents dont on a repéré les défaillances et envers lesquels une autorité a pris une décision substitutive, à se réimpliquer dans leur rôle et leur mission éducative, comment leur permettre de reprendre pied dans leur relation avec les professionnels, leur enfant, et le reste du groupe social ?

Dans le fonctionnement quotidien, le droit des parents n’est pas systématiquement respecté dès lors que des décisions relatives à leur enfant sont prises (orientation scolaire, activités, soins, vie quotidienne...).

Les enseignements doivent donc aussi porter sur les modalités pratiques, concrètes, de collaboration avec les familles, qui aillent plus loin que de permettre leur simple "participation ", mais conduisent à une réelle coéducation :

- comment les associer à la vie institutionnelle de l’établissement qui accueille leur enfant (foyer, crèche) qui ne se résume pas à l’existence du conseil d’établissement et à la tenue de réunions qui peuvent rester très formelles ?,
- comment les associer à l’élaboration du projet éducatif de leur enfant puis à son évaluation, ou sa modification ?

1.2. : Communiquer avec les familles 

Il est important d’insister sur le caractère incontournable du dialogue avec les parents, et donc sur les conditions dans lesquelles celui-ci s’établit. Or, l’approche des modèles de communication des professionnels en direction des familles est à renforcer dans les formations initiales. L’instauration de modalités de relations régulières, plus transparentes et confiantes doit être travaillée : (travail l’accueil, les mots, les écrits….).

L’outil principal des travailleurs sociaux est le langage. D’autres outils sont utilisés mais tous sont accompagnés de discours donc de langage. La réflexion sur la posture professionnelle auprès des parents ne peut alors faire l’économie d’une attention sur le langage, -sur ce que je dis à l’autre et sur ce que j’écris de lui-. Nous avons déjà insisté pour dire que l’on ne pouvait rallonger la formation des travailleurs sociaux, mais un accent linguistique peut être mis lors des analyses de la pratique ou dans les écrits professionnels (psychopédagogie, mémoires, synthèses, situations sociales…)

Il est essentiel de faire prendre conscience aux futurs travailleurs sociaux de la portée pragmatique du langage. Quand on dit sortez ou pouvez-vous sortir ?, l’intention est la même (que l’autre sorte) mais on ne fait pas la même chose et surtout on ne dit pas la même chose de son rapport à l’autre. Dans un cas, on donne un ordre et dans l’autre on pose une question. De même, on ne dit pas la même chose de l’autre si on l’appelle client, usager, patient ou partenaire, collaborateur etc….

De plus, la langue véhicule des présupposés qui appartiennent au sens commun mais qui sont porteur d’autant de jugements. Quand on dit : " on va rendre les parents acteurs ", on présuppose qu’ils ne le sont pas et qu’on va les aider à l’être. Or, nous sommes tous a minima des acteurs et dans cette logique l’objectif des travailleurs sociaux serait plutôt de rendre visible cette action.

Beaucoup d’exemples peuvent être cités en écoutant les étudiants parler de leurs lieux de stage. " (…) l’éducateur essaie d’impliquer le plus possible les parents dans ces démarches, les amenant à prendre une part plus active et responsable dans le suivi de la scolarité de l’enfant ". Cette phrase traduit à la fois une " bonne " volonté, celle de travailler avec les parents. Mais en même temps elle présuppose que les parents ne s’impliquent pas, et ne sont pas assez actifs et responsables dans le suivi scolaire. Or, la perception de la responsabilité et de l’implication dépend de la place où l’on se trouve (parents ou travailleurs sociaux) et surtout des valeurs sociales et culturelles qui influencent cette implication et responsabilité.

Dans la même logique les étudiants faisant leur stage en milieu ouvert énoncent souvent qu’ils essaient de reconstruire du lien, de recréer du lien dans la famille. Ainsi, ils présupposent qu’il n’y a plus de liens familiaux, qu’il y a rupture et qu’il faut refaire, réparer, remplir un manque. Ces paroles posent deux types de problèmes. D’abord, si l’on se réfère à l’école de Palo Alto, il est impossible de ne pas communiquer. Il peut y avoir des relations " pathogènes ", des difficultés de communication mais jamais rupture totale. Mais surtout, ce type de parole présuppose une " toute puissance " du travailleur social qui va venir combler ce qui manque. Il est donc vite fait, malgré les préoccupations déontologiques que l’on peut avoir, de trahir ces règles par un langage qui échappe, mais qui peut-être n’échappera pas aux parents.

Il apparaît également important de permettre aux étudiants de bien maîtriser les concepts appris en cours, qui par la suite serviront à élaborer des projets d’actions. Autour du rapport à la famille il est primordial de manipuler avec précision les concepts de socialisation, d’éducation et de construction de la personnalité ou identité de l’enfant. Le concept de socialisation est bien trop souvent substitué à la notion de sociabilité et amène à des erreurs de sens qui, si elles sont à la source de projets, ne peuvent permettre de définir avec précision les moyens d’action adéquats. Ainsi parler de famille " désocialisée " est une impossibilité si on appuie sur le concept de socialisation. Si ce terme de désocialisée est le constat de départ d’une situation, il ne permettra pas avec précision d’établir une aide adaptée.

Ensuite en matière d’éducation, on parle de carences éducatives ou d’absence d’éducation. Toutefois du moment où il y a cohabitation, il y a interactions qui feront apprentissage (cf. PIAGET).

Enfin, le niveau de maîtrise des étapes du développement de l’enfant amène trop souvent à poser des diagnostics hâtifs sur l’enfant et donc sur les causes familiales de ces difficultés présupposées. On entend parler de familles déstructurées, de monoparentalité qui par l’absence du père entraîne automatiquement construction insuffisante de la personnalité de l’enfant et risques de passage à l’acte.

Les exemples sont nombreux dans lesquels une manipulation imprécise de ces concepts risque de laisser sous-entendre dans le langage une défaillance parentale.

1.3. : Reconnaître toutes les familles

Développer enseignements et témoignages sur les processus d’intégration et d’insertion de familles d’origine étrangère ou de familles du quart-monde, axés sur la prise en compte et le respect de :

- leurs codes, la place hiérarchique des différents membres de la famille,
- leur culture, leurs valeurs,
- leurs modes de faire, leurs modes de communication,
- leur perception, leur représentation des services publics, leur difficulté d’accès et leurs clés d’entrée.

1.4. : Intégrer les acquis de la politique de la ville

1.4.1. : La vie des familles dans les quartiers

La politique de la ville et les populations, dont les familles, vivant sur ces territoires présentent un certain nombre de caractéristiques et de particularismes susceptibles d’être retenus et approfondis dans les programmes de formation pour améliorer les prestations qui leur sont destinées.

  1. Les habitants des quartiers défavorisés de la politique de la ville font l’objet d’interventions sociales reposant sur la discrimination positive depuis de nombreuses années. Les efforts consentis par la collectivité ne sont pas ressentis par ces derniers comme des actes de solidarité mais bien plus souvent comme autant de stigmatisations venant renforcer leur sentiment d’exclusion. Ce ressentiment explique pour une bonne part l’agressivité et la violence manifestée à l’égard des services publics ou plus globalement à l’égard de toute intervention extérieure au quartier.

    Le rejet de l’intervention extérieure et le recours aux solidarités de quartier ont été à l’origine de nouveaux processus de transmission. Le passage par un tiers socialisant qu’il s’agisse du " grand frère ", de la femme-relais, du médiateur ne revêt pas le même caractère que la socialisation par le père ou les institutions traditionnelles vécues comme disqualifiées, trop éloignées, trop directives et surtout " étrangères " au quartier.

    La défense de la professionnalité de l’intervention sociale face à "l’amateurisme " des métiers de la ville pour légitime qu’elle ait pu être dans certains cas, ne peut plus se contenter d’une attitude de rejet. La formation des travailleurs sociaux doit intégrer cette dimension de quête de respect des habitants des quartiers. Elle nécessite une posture professionnelle nouvelle, certes faite d’attention et d’empathie envers ces publics, mais également d’un partage des rôles avec d’autres intervenants et acteurs de leur environnement social. Elle doit encore s’interroger sur le parti à tirer des expériences impulsées dans les quartiers qui puisse enrichir les pratiques professionnelles des uns et l’expérience sociale des autres.

  2. Pour nombre de familles immigrées, le travailleur social produit de la ville et de la société industrielle, est une énigme. Il n’est pas étonnant qu’elles ne sachent pas toujours à quel service se vouer. Effectivement dans de nombreux pays les réflexes traditionnels de solidarité rendent inutile l’intervention de personnes étrangères à la famille élargie. Certaines activités n’y sont pas professionnalisées : les "madrones " tiennent lieu de sages-femmes, les "vieux " de juges ou de conseillers conjugaux.

Si le concept d’une nouvelle solidarité est intégré, la diversité des intervenants sociaux désorientent très souvent les familles qui ne savent plus exactement ce que font les uns et les autres. Et pourtant le travailleur social qui intervient régulièrement est intégré dans le circuit familial d’entraide et d’assistance. Sa place est néanmoins conditionnée par son sexe, son âge… Beaucoup de métiers sont féminisés or dans plusieurs cultures les hommes recourent de préférence à d’autres hommes. Ils peuvent aussi interdire à leurs femmes de parler à un homme. Une jeune professionnelle aura l’inconvénient d’être à la fois jeune dans un milieu où c’est l’âge qui donne la respectabilité et la masculinité, l’autorité.

Les différents travaux18 réalisés sur la qualification des intervenants dans les dispositifs de la politique de la ville, notamment des femmes-relais, permettent de mettre en lumière les insuffisances dans la formation, le positionnement ou la posture des assistants de service social.

1.4.2. : Les compétences révélées par les femmes-relais19

a) Connaissance des populations, de leur histoire, de leur culture, de leurs références

- leur bonne connaissance du quartier, des conditions de vie des habitants, des événements qui structurent la vie sociale, etc.., en raison de leur proximité géographique,

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